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Santé mentale, Désinsertion et Souffrance psychosociales

Entre deux cultures: Paroles de vie, femmes tisserandes.


Récit à quatre voix d'une expérience en santé mentale communautaire :
Eléonore ARMANET, anthropologue Namur CORAL, psychologue
Paulina ROMERO, assistante sociale
Nathalie THOMAS, psychologue Equipe communautaire du S.S.M. Le Méridien

Comment est‑il possible à des psychologues, assistants sociaux et anthropologues de travailler ensemble au sein d'un Service de Santé Mentale d'un quartier populaire bruxellois, en croisant leurs lectures de la réalité et leurs modes d'intervention ? Quelles pratiques innovantes peuvent se construire au carrefour de l'individuel et du social ?

Le présent article témoigne d'une expérience en cours. Menée au Service de Santé Mentale Le Méridien, celle-ci s'articule autour de deux projets en santé mentale communautaire, conduits dans les quartiers de Saint-Josse et Schaerbeek, populaires et multiculturels. D'inspiration psycho‑sociale, le premier projet s'est nourri des principes de l'éducation populaire en Amérique latine. Il aborde la santé mentale dans une démarche communautaire, articulant expériences de vie et contexte social, dimensions subjective, culturelle et collective. Mené par une anthropologue, le second vise à identifier «ce qui fait soin» pour les habitants de Saint‑Josse et Schaerbeek, à repérer les ressources de ces derniers, plutôt que leurs fragilités et leurs manques. Pour ce faire, il aborde de l'intérieur les cultures des quartiers, à partir des clefs qu'elles offrent à leur lecture.

Comment se construire comme femme, lorsque l'on provient d'une culture autre et que l'on vit actuellement en Belgique, tel pourrait être le questionnement qui réunit nos projets. Apportant des réponses distinctes à cette interrogation, les récits qui suivront témoignent de la différence de nos postures et de nos insertions dans le quartier. Restent qu'ils reposent tous deux sur notre vision partagée du collectif, comme ressource et comme force.

Populations précaires ou en situation de précarité ?



Sans doute les personnes avec lesquelles nous travaillons se retrouvent‑elles sous cette appellation. Pourtant, nous employons rarement le concept de «précarité» pour qualifier nos publics : nous préférons le terme «d'habitants du quartier», moins stigmatisant. Et si, dans notre cadre de travail, nous essayons de préciser ce que nous entendons par précarité, nous parlons alors de manque d'accès (ou de moindre accès) aux ressources publiques et/ou associatives, effet d'un plus faible capital social, économique, culturel, symbolique pour faire face aux difficultés de la vie.

Nous rejoignons Antoine Lazarus, lorsqu'il définit la précarité comme « la capacité ou non de la maîtrise de son existence actuelle ou à venir" 1, une capacité qui peut être appréhendée d'un point de vue objectif (manque de logement décent, de revenus stables, etc.) et d'un point de vue subjectif (sentiment d'inégalité par rapport aux autres membres de la société, sentiment de honte, d'insécurité, faible estime de soi, etc.).
Enfin, à l'instar de Lazarus, nous pensons important de prêter attention aux mots utilisés pour évoquer la réalité sociale : le terme de «précarité» renvoie à une fragilité individuelle, à une souffrance ‑ il appartient au champ clinique, souvent a‑politique.
Le terme d' «inégalité sociale» appartient, lui, clairement au champ politique. Les mots que nous utilisons ne sont pas neutres, bien sûr ; ils traduisent notre lecture de la société.

 

Autour du récit de vie, une parole qui se tisse

Le regard des psychologues communautaires


Dans un cadre de confiance et de sécurité, nous avons proposé au Méridien un espace de paroles et de ré­flexion en commun sur les stratégies de reconstruction identitaire lorsque certains fondements des liens so­ciaux ont été mis à mal.
On sait combien les expériences de migration peuvent générer incertitudes, pertes de repères et ruptures. Se pose alors la question du sens, celle de la direction à donner à sa vie, de l'effet des passages d'un lieu à l'autre sur la construction de la personne. Fondé sur la mise en commun des histoires singulières, le disposi­tif de groupe a permis de produire un savoir sur les liens entre processus sociaux et processus psychiques, à l'aide d'hypothèses élaborées collectivement.

L’ENTRE‑DEUX CULTURES, tel pourrait être le thème qui nous a réunies une fois par mois, pendant plus de deux ans. Nous, sept femmes d'origine marocaine, turque et albanaise et deux animatrices belges, psy­chologues du centre 2. Au départ, des femmes qui ne se connaissaient pas, mais qui toutes avaient envie de partager leur histoire avec d'autres pour en ressortir plus fortes, pour construire ensemble quelque chose. Au départ, pas mal d'idées préconçues et de stéréo­types sur l'autre et sa culture d'origine.
Progressivement s'est créé un espace intime de con­fiance, de chaleur, de réconfort réciproque et de recherche collective. «La sauce a vite pris», comme on dit. La recette ? Pas facile à formuler, mais sans doute avions‑nous quand même quelques ingrédients de base de qualité et en les mélangeant, nous devions probablement obtenir une délicieuse mixture.
En parlant de mixture, nous pensons à la mixité du groupe : des femmes venant de pays différents, avec des origines sociale et géographique différentes, avec des trajectoires différentes, des raisons de s'exiler dif­férentes. Toutes ces différences ont pu se dire, s'ex­primer, simplement ou parfois douloureusement dans cet espace, au Méridien.

Des histoires se sont croisées. En dessinant sa trajec­toire de vie, chacune a fait état des difficultés rencon­trées, des évènements heureux et malheureux qui ont jalonné son existence, des faiblesses et des ressources qui l'ont aidée ou lui ont manqué. Chacune par son propre chemin, mais chacune sachant très bien par où allait ce chemin. Souvent, il y avait l'amour au bord de ce chemin, l'amour de soi, de sa personne qui a empêché de sombrer dans le trou noir de l'anéantisse­ment, mais surtout l'amour des autres, un amour qui a servi de boussole quand les points de repères n'étaient plus au rendez‑vous, quand l'étranger, l'étrange les submergeait, quand l'identité se rompait en mille morceaux. Pour certaines, ce fut «aller de l'avant, à n"importe quel prix», sans se retourner, pour ne pas pleurer sur son passé. Avancer, avec force, énergie, travail, douleur. Pour d'autres, ce furent davantage des ressources collectives qui ont aidé. «Ensemble, nous pouvons ». Découvrir le pouvoir du groupe. Se rendre compte que seule, on ne peut pas grand chose, surtout quand on est en position d’inégalité sociale. Etre sans‑papier, vivre en clandestinité. N'être person­ne là où l'on vit. Mais qu'ensemble, on peut peut-être déplacer un petit peu les montagnes, si grosses soient-­elles. Mieux vaut parfois creuser un tunnel pour tra­verser une montagne. Un tunnel qui reliera deux mondes, comme des passeuses de mondes.

PASSEUSES DE MONDES... Nous l'avons toutes été un peu. L’espace créé nous a permis de passer d'un monde à l'autre. Et, au milieu de nos doutes, nos colères, nos interrogations, nos émotions partagées, nous avons pu reprendre à notre compte un peu de l'histoire de l'autre, et lire notre propre histoire avec les yeux des autres. Nous avons aussi tenté de relire ces trajec­toires individuelles, en les situant dans le contexte social et historique des migrations, ici en Belgique et dans les pays d'origine. Ces regards croisés sur les destinées ont été, selon nous, un réel travail de santé mentale communautaire. Un travail où il n'y a plus d'expert et de patient, mais où chacun est expert à tour de rôle, un travail où les savoirs s'élaborent progres­sivement à partir des expériences de vie, un travail où le sens des raisons d'«être ensemble» se construit avec tous, un travail qui allie implications et prise de distance, parole singulière et histoire collective. Notre démarche a débouché sur une action collective, portée par le groupe : la création d'un CD‑Rom audio avec des extraits choisis de leurs histoires. Ce CD a été écouté lors d'un spectacle au Botanique, dans le cadre des festivités liées aux 40 ans de l'immigration turque et marocaine, en présence de nombreux habitants de la commune et représentants politiques. C'était là une manière de rendre publique une partie du travail, dans l'espoir que les témoignages de migration puissent servir à d'autres migrants et améliorer l'accueil réservé à ceux‑ci en Belgique.

D'après les dire des femmes, le travail a eu des effets bénéfiques à plusieurs niveaux. Face à la précarité du capital symbolique ‑ notamment celui de la mémoire, la mise en mots a aidé les participantes à transmettre leur vécu.
Les femmes immigrées sont en effet souvent installées dans la «non‑transmission», ou au moins dans la difficulté de léguer à leurs enfants les fils de leurs histoires et pas seulement des faits, des morceaux de vie. «L’oubli» est alors une préoccupation constante. Ici, le travail de mémoire ‑ à l'aide d'une écoute complexe et attentive ‑ a ouvert à la communication, et autorisé à ré‑animer situations et personnages qui, dorénavant, faisaient moins peur. Par ailleurs, on sait combien le fait de raconter sa vie à d'autres, de se situer en tant que narrateur influence la manière dont on perçoit sa vie et dont on se perçoit comme acteur/trice de cette vie 3. Souligner des ressources jusque‑là ignorées, recevoir de la part des membres du groupe des lectures différentes de sa trajectoire de vie, ont eu un impact évident sur l'estime de soi et la valeur attribuée à son existence.
Le travail en groupe a par ailleurs généré un fort sentiment de solidarité et d'entraide au sein du groupe. A travers le récit des histoires singulières, les stéréotypes initiaux sur la culture de l'autre se sont souvent estompés. Toutes ont mention­né le soutien reçu des autres participantes. En témoignent les activités réalisées ensemble, en dehors des réunions mensuelles. Enfin, le fait d'être parve­nues à porter une action collective, au‑delà du cadre privé du groupe, a certainement contribué à renforcer la capacité des femmes à être des actrices sociales dans la société belge, et rendre possible leur place de citoyennes.

 

Autour du Verbe coranique, un islam qui «fait soin»

Le regard de l'anthropologue

J'ai été engagée au Méridien dans le cadre de la création du réseau « Santé, précarités », collectif d'inter­venants sociaux réunis autour des questions de santé et de précarité. Anthropologue, je tente d'approcher les cultures à partir de leur sensibilité propre. Ce souci d'une compréhension de l'intérieur des groupes requiert notamment que je mette l'accent sur ma par­ticipation, dans l'écoute et le ressenti. Du fait d'un terrain ethnographique mené en Palestine durant trois ans en langue arabe, je me suis d'abord tout naturelle­ment tournée vers le public maghrébin des quartiers de Saint‑Josse et Schaerbeek. Ce que je restitue ici est le fruit d'un cheminement et des rencontres qui s'y sont nouées. En ce sens, les généralisations hâtives devraient être évitées.

Invitée à partager l'intimité de maisons marocaines, j'ai été conviée aux rites calendaires qui s'y tenaient, puis aux commensalités qui s'y déroulaient de manière plus quotidienne. Aider à la cuisine, au jardin, à l'écriture d'une lettre, protéger la parole et l'intimité confiées ont été les gestes de mon entrée dans l'univers des mères.
Des liens d'amitié noués avec ces dernières m'ont conduite à suivre des cours d'alphabétisation arabe, organisés de façon informelle dans le but de lire le Coran, ainsi que des enseignements coraniques donnés en différents lieux de St‑Josse et Schaerbeek. Par ce même biais, j'ai également été invitée à des halaqa, cercles de conversation religieuse féminine tenus dans l'espace des mosquées et des maisons 4.

J'ai alors relevé toute l'importance de ces groupements féminins rassemblés par un projet collectif autour de l'islam : à l'origine de solides réseaux sociaux, l'islam travaillé dans ces groupements m'a paru «faire soin» dans la mesure où il crée DU LIEN, entre les femmes d'abord, mais aussi entre le visible et l'invi­sible, reconnu comme une dimension pleine et struc­turante de la vie. Valorisé comme une ressource qui prémunit des souffrances de l'exil, cet islam est con­struit en contrepoint de ce qui est pressenti comme un vide spirituel en Europe. Porteur de sens et de forces là où ceux‑là pourraient bien faire défaut, il offre aux participantes une «peau» socio‑religieuse extrême­ment forte, contenante.

Notons‑le, un tel projet prend racine dans UN CONTEXTE DE VIE SPÉCIFIQUE, ou plutôt dans la perception particulière dont ce contexte fait l'objet : pour nombre de femmes que j'ai côtoyées, l'athéisme, la liberté sexuelle, le non‑respect envers les aînés ( ... ) donnent à la Belgique les traits de «l'illicite» ‑ du harâm. Certaines de mes interlocutrices ont également confié leur vécu négatif du quartier avoisinant la Gare du Nord, délabré, insulaire et désinvesti par la police ‑ la situation serait «catastrophique». La saleté, le bruit, les agressions, les trafics de drogue à ciel ouvert, les prostituées ‑ «qu'on ne voit plus», mais dont «on a honte quand vient la famille» conduiraient les femmes à surinvestir l'espace des maisons et des mosquées ‑ celui de l'entre‑soi. De façon plus générale ont également été pointées la discrimination précoce dont les enfants seraient victimes à l'école, et la façon dont I’institution scolaire monterait «les enfants contre les parents». Modelés là dans le rejet des valeurs préservées par les aînés, les enfants se retrouveraient en conflit avec ces derniers, sans vrai modèle identificatoire. Enfin, les femmes ont évoqué dans leurs mots ces césures qui fragmentent leurs communautés, trop souvent pen­sées homogènes et égalitaires : elles ont parlé des «rivalités» ‑ dans l'hospitalité, l'entretien de la maison, le vêtement, "la belle chose" acquise
( ... ), mais aussi des stigmatisations qui courent à l'intérieur des groupes, souvent reflet de particularismes régionaux, linguistiques ou sociaux.

En contraste avec cette compétition du quotidien, la venue aux groupes coraniques instaure une parenté idéale entre les femmes : âgées entre 30 et 50 ans, les participantes sont
« soeurs en Allâh » ‑ soeurs de foi. Celles que j'ai rencontrées étaient encadrées par des femmes maghrébines, instruites et à la personnalité bien trempée, arrivées en Belgique par le biais du mariage. Mobilisatrices d'un recours collectif au religieux pour leur communauté, elles m'ont expliqué dans quelle mesure leur projet était né d'un constat, celui D'UNE ERRANCE IDENTITAIRE : observée chez certaines de leurs coreligionnaires nées en Belgique, cette errance était perceptible dans la confusion des genres masculin/féminin et dans un brouillage des générations ‑ de moins en moins démarquées. Elle était due, selon elles, à une ignorance de I’islam et à une méconnaissance de la langue du Coran. La religion musulmane était ici à même de «faire soin» : ici, les femmes soulignaient combien l'étude des textes et la prière représentait «la colonne vertébrale du religieux». Elles rappelaient que les cours d'alphabétisation arabe, les cours thématiques et les cercles de conversation religieuse qu'elles mettaient en place répondaient à une prescription mentionnée dans le Coran, «glorifier» Allâh.

De fait, à long terme, les cours d'alphabétisation arabe visent bien à lire le Coran et les hadit 5 ; à court terme, ils permettent de connaître par coeur des invocations, récitées dès la fin de chaque cours. Les cours thématiques donnés sur base de Coran brassent des questions identitaires essentielles, telles « la femme en islam », « la vie ici-bas et dans l’au-delà », « le licite et l’illicite», «nous, les Musulmans» (…).Quant aux cercles de conversation religieuse ou halaqa, ils excluent la discussion de thèmes profanes, synonyme de vacuité.
Ils sont une alternative aux commérages féminins, instruments de division. Tenus autour de textes religieux, ils se déroulent à même le sol en mosquée ‑ en imitation du Prophète. Dans les salons des maisons, ils sont précédés de commensalités, offertes par celles qui invitent. Lectures du Coran et chants à la gloire du Prophète s'enchaînent durant plusieurs heures, dans un espace‑temps effervescent et ludique, où ce qui s'articule à travers les sens retisse une présence au groupe et au monde.

En quels termes les participantes parlent‑elles de leur projet ? Pour elles, venir aux cours, c'est «faire son islam», «connaître son islam». La fréquentation des enseignements coraniques définit une appartenance, elle permet de s'approprier un patrimoine religieux, méconnu jusqu'alors. Aussi rehausse‑t‑elle les statuts des femmes dans la parentèle, le quartier ‑ la communauté. Ici, toutes soulignent bien dans quelle mesure leur projet est lié à leur génération. En effet, si les aînés étaient pieux, ils étaient également ignorants des Textes ‑ «ils avaient la foi, mais pas les mots pour la transmettre». Par suite, «nous étions incultes dans notre propre langue, notre propre culture», expliquait l'une des participantes, «mais avec l'âge, nos racines et notre religion sont revenues». Beaucoup parlent de leur voyage vers l'islam comme d'une «découverte» ‑découverte d'une religion «belle et logique, avec des règles qui simplifient la vie», découverte d'une religion «dure, parce que l'humain est faible». Pour toutes, l'islam représente «une protection, un frein. Il permet de ne pas tomber dans l’interdit». Rappelant le proverbe arabe «une mère est une école», les femmes soulignent alors leur devoir de transmission, rempli en inscrivant les enfants dans «les écoles arabes» attenantes aux mosquées.

Conclusion

Cet article a tenté de présenter deux collectifs forts, articulés autour de paroles de vie ‑ l'un autour du récit biographique, l'autre autour du Verbe coranique. Construits à contre‑courant des tendances individua­listes propres à nos sociétés, ces groupes de femmes constituent à nos yeux des expériences de santé men­tale : des liens s'y sont tissés, qui font appartenance. Du sens s'est créé, de la transmission s'est faite pos­sible ; et l'estime de soi s'en est trouvée renforcée.

Le premier groupe a mis en exergue l'importance de la parole singulière et de la conscience critique.
Le second intègre la dimension religieuse du sujet, en redonnant au corps sa place dans le rapport inter­subjectif. Bien sûr, on pourra arguer que le collectif élaboré autour de l'islam s'instaure dans le repli, davantage que dans l'ouverture à « la société belge ». Serait‑ce là une étape? Sans apporter de réponse à la question, il nous semblait néanmoins essentiel d'en souligner l'existence et la valeur pour ses membres, auprès desquels il fait sens. De là, pour nous, l'impor­tance d'une démarche d'immersion respectueuse des logiques des groupes. Un tel préalable nous semblait nécessaire avant, peut‑être, de développer une lecture plus complexe des réalités.

(1) Lazarus A. « Les conséquences de la précarité du point de vue sociologique », Pratiques en santé mentale, n°11, 2000, 5‑11.

(2) Ce type de co‑animation était une première au Méridien ‑ il rele­vait d'une collaboration concrète entre une clinicienne et une psychologue communautaire.

(3) Paul Ricoeur parle de l'identité narrative qui permet à la per­sonne de se construire une identité par la narration de sa vie. Le récit, pour Ricoeur, « nous sort d'une conception fixiste ou figée de l’identité : celle‑ci n'est ni totalement à découvrir (comme une chose pré‑donnée) ni seulement à inventer (comme un artifice), elle réside dans un mélange de déterminations, de hasard et de choix, de mémoire, de rencontres et de projets. Le récit a cette vertu de remettre tous ces éléments en mouvement et en rela­tion afin d'en faire une trame. Le récit interprète les faits, les argumente, les reconstruit. Il sélectionne et travaille les moments pour en faire une histoire qui a du sens », in Pierre Henri Tavoillot, Le Point n°1657, 17/06/04, p.96.

(4) Rappelons‑le, la séparation des sexes étant à l'oeuvre en milieu musulman, j'évolue en milieu féminin.

(5) Les hadit sont, littéralement, "les dits" de Mohammad, non recensés dans le Coran

 

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Santé communautaire

"Rien ne semble plus à I’ordre du jour qu'une pensée de la communauté. Rien, pourtant, n’est moins imminent"
R. Esposito, "Communias, Origine et destin de la Communauté" 

Article rédigé par Namur CORRAL et Nathalie THOMAS, psychologues
Sur base des réflexions des partenaires du projet de santé mentale communautaire du S.S.M. Le Méridien

Les termes "action communautaire", "santé communautaire" et même "santé mentale communautaire" sont devenus des termes très à la mode de nos jours dans le champ social et sanitaire.
Au‑delà de l'intérêt que peut avoir la diffusion de modes de pensée et d'intervention intéressants, il nous semble important de relever également les pièges et les risques de cet effet de mode. Les pratiques com­munautaires ne font‑elles pas l'objet actuellement d'un consensus mou, rassemblant des pratiques souvent très hétéroclites, voire contradictoires, dans lequel risqueraient de se perdre ses véritables principes et valeurs? Le mot "communautaire" est‑il encore porteur de sens aujourd'hui ? Ne sommes­ nous pas dans une impasse de définition face a ce concept ?
La deuxième partie de cet article tentera d'apporter quelques éléments de réflexion à ce propos.
Mais avant cela, nous proposons de retourner aux origines du concept, aux contextes et aux auteurs qui l'ont développé. Nous envisagerons, dans un premier temps, le concept d' "action communautaire" et dans un second temps, celui plus spécifique de "santé mentale communautaire".

La "santé communautaire : un concept chargé d'histoire...


L'action communautaire compte divers antécédents: aux Etats‑Unis, I'Ecole de Chicago, composée essen­tiellement de sociologues, a développé, dans les années 30, des projets d'organisation communautaire dans des quartiers populaires de la ville. Ces projets étaient basés sur une critique des théories psycho­logiques en vogue à l'époque et de la tendance à psychologiser les comportements délinquants dans ces quartiers. Ils visaient la participation des habitants d'un quartier dans des projets de développement local.
Un autre courant nord‑américain qui a influencé le travail communautaire est celui de la stratégie de la confrontation de S. Alinsky. Ce dernier a voulu dépasser les limites des projets communautaires de I'Ecole de Chicago, à savoir le manque de pouvoir réel des communautés locales par rapport aux pouvoirs supra locaux. Il a ainsi développé des stratégies d'action basées sur le conflit et I'action politique.


En Amérique latine, deux courants principaux marquent I'histoire de I'action communautaire : d'abord, le développement communautaire, courant dans les années 60 qui visait l'intégration des groupes marginaux aux processus de modernisation des structures sociales. Dans les années 80, porté par un fort courant d'opinion et de pratiques, un pédagogue brésilien, Paulo Freire, développe I'idée d'"éducation populaire", fondée sur une articulation entre l'éducation, le développement de l'identité et l'organisation de groupes populaires en acteurs sociaux. L'action collective est orientée vers la transformation des structures sociales qui affectent la vie quotidienne de ces populations.


En Europe, le monde anglo‑saxon utilise depuis longtemps les termes d'action communautaire ou de déve­loppement communautaire. Au dix‑neuvième siècle, les settlements à Londres étaient des projets déve­loppés par de jeunes universitaires qui allaient habiter dans les quartiers pauvres pour instruire les gens qui y vivaient. Ces expériences ont permis aux étudiants d'ouvrir les yeux sur les conditions de vie qui régnaient dans ces quartiers, d'essayer d'en découvrir les causes pour les modifier. Après la Seconde Guerre mondiale, les initiatives communautaires anglo‑saxonnes ont canalisé les initiatives privées en vue de susciter des réponses rapides aux problèmes matériels et économiques du contexte d'après‑guerre. Les pouvoirs publics n'ont été que plus tardivement impliqués dans ces dynamiques.
Dans le reste de I'Europe, le mouvement communautaire a été largement influencé par les mouvements urbains et associatifs liés aux changements sociaux postindustriels (émigration urbaine, rupture des rela­tions primaires, déclin de la solidarité, etc.). Ces changements ont entraîné des problèmes de marginalisation pour de nombreux groupes sociaux (immigrés, personnes sans emploi, femmes seules avec enfants, etc.), particulièrement dans les grands centres urbains.


D'une manière générale, on peut dire que ce qui réunit ces différents courants sont des finalités telles que développer des réponses collectives à des problématiques collectives, agir sur les causes des problèmes et favoriser une prise de contrôle par chacun de la chose publique et de sa vie privée (le concept anglo­saxon d'empowerment ‑ développé plus loin dans un article de ce numéro ‑ rend bien cette dimension de prise de pouvoir).


Si l'on s'intéresse maintenant au concept de santé mentale communautaire, son histoire nous fait éga­lement parcourir différents contextes : aux Etats‑Unis, on associe souvent la naissance de la psycholo­gie communautaire à la conférence de Swampscott au Massachusetts, en 1965, où des psychologues cli­niciens se sont retrouvés autour d'une insatisfaction par rapport aux approches traditionnelles en psychologie (cliniques, biomédicales).


Début des années 70, au Québec, les CLSC (Centres Locaux de Santé Communautaire) ont été présentés comme un mode d'intervention original, novateur et proche des communautés locales, articulant les aspects sociaux et sanitaires, préventifs et curatifs, individuels et collectifs. Le travail qui s'y développe est à la fois un travail clinique et un travail d'organisation communautaire.


En Amérique latine, le concept de psicologia comunitaria surgit relativement indépendamment des USA, dix années après. Là, il n’est pas poussé par une psychologie clinique insatisfaisante comme en Amérique du Nord mais par une psychologie sociale affectée par la réalité sociale des populations et qui tente de répondre aux besoins de cette réalité. La psychologie communautaire latino‑américaine est orientée vers le changement social, elle participe au processus de revendication des groupes socialement, politiquement et économiquement marginalisés, I'accent est mis sur la participation des psychologues à une plus grande justice sociale.


En Europe, la santé mentale communautaire s'est surtout développée en lien avec le courant "antipsy­chiatrie" britannique et italien, dans les années 80. Par la suite, les expériences européennes se sont principalement inspirées des conceptions latino‑américaines ou québécoises.

Le concept de "santé communautaire" aujourd’hui : un continuum de conceptions et de pratiques

Si l'on se réfère actuellement à la bibliographie du mot "santé mentale communautaire", on obtient un "terme valise" qui rassemble des conceptions et des modes d'intervention souvent très diversifiés.
Le piège de la santé mentale communautaire, c'est I'ambiguïté qui existe actuellement autour du terme "communautaire" (voir la deuxième partie de cet article).

Comme le souligne François De Singly dans son dernier ouvrage "Les uns avec les autres. Quand l'individualisme crée du lien" 1, le communautarisme "condamne les individus à rester dans leur groupe, leur communauté d'origine, s'opposant ainsi à leur liberté de s'affilier et
de se désaffilier avec d'autres groupes d'appartenance. Le défi communautaire actuel est de créer un nouveau lien social qui combine la liberté de chacun et le respect mutuel, un "nous" qui respecte I'identité des "je" et soit suffisamment fort pour traduire en attachement significatif, un lien qui sache unir sans trop serrer".
De Singly résume bien en quelques mots l'enjeu de la santé mentale communautaire : que chaque personne puisse se reconnaître à la fois comme quelqu'un d'unique, de singulier et à la fois comme quelqu'un qui appartient à des groupes sociaux particuliers et significativement importants pour lui. L'appartenance communautaire ne gomme pas le subjectif; au contraire, elle le nourrit et l'enrichit.

Plutôt que d'adopter une attitude normative qui définirait ce qu'est "la santé mentale communautaire", nous avons préféré tenter de regrouper les diverses conceptions et pratiques rencontrées autour d'un continuum, allant de la clinique à I'action politique :

Sous I'appellation "clinique communautaire", on retrouve des pratiques assez diverses de santé mentale, développées principalement par des psychologues cliniciens, essentiellement centrées sur l'individu (et son changement). Certaines de ces pratiques mettent I'accent sur la construction identitaire des per­sonnes en Iien avec leurs appartenances communautaires, d'autres abordent les souffrances sociales qui sous‑tendent les souffrances individuelles ou encore les ressources du tissu social qui peuvent soutenir une personne en difficulté. Jérôme Guay, un psychologue québécois, a développé un modèle d'interven­tion qu'il nomme "clinique communautaire" 2 . Dans ces expériences, le groupe est utilisé comme une ressource au service de la santé mentale individuelle.

Dans les activités de prévention en santé mentale, on trouve un large éventail d'actions qui visent la réduction des problèmes de santé mentale en s'attaquant aux facteurs de risque et aux conditions pathogènes. On s'adresse essentiellement à "des groupes à risque".

Les activités de promotion en santé mentale mettent I'accent sur I'accroissement du bien‑être personnel et collectif en développant les facteurs de "robustesse" et les conditions favorables à la santé mentale. Ces actions s'adressent en général à une population "tout venant". On le voit, même si les modes d'inter­vention de prévention et de promotion peuvent être très proches et se recouper, I'abord promotionnel considère la santé mentale sous son versant positif, comme une ressource vitale.

A I'autre bout du continuum se situent des actions qui se réfèrent à l'éducation populaire ou à I'action politique. Il s'agit ici de modes d'intervention qui mettent I'accent sur la citoyenneté, I'apprentissage de la prise de parole, la participation aux décisions, le pouvoir d'agir. Le concept d'empowerment est cen­tral dans cette approche. Les actions ne visent pas seulement le changement individuel mais également le changement des structures sociales qui sont à la source du mal‑être des personnes.

Certaines actions sont clairement situées sur le continuum en fonction de leur champ d'action particulier, d'autres par contre peuvent voyager, circuler dans le continuum en fonction des moments, des publics, des portes d'entrée priviligiées.

Complémentarité entre le travail clinique et le travail communautaire


Peu de services de santé mentale disposent actuellement d'une équipe développant des activités de santé mentale communautaire en leur sein. Le Méridien, Service de Santé Mentale situé à Saint‑Josse, développe ce genre de travail depuis une dizaine d'années. Un travail d'animation d'ateliers de développe­ment personnel et communautaire s'est progressivement co‑construit avec un groupe de partenaires tra­vaillant dans diverses associations locales (maisons médicales, accueil pour réfugiés politiques, centre d'alphabétisation, écoles, etc.). Avec eux, nous animons des groupes d'habitants sur base d'une méthodologie issue de l'éducation populaire et adaptée à nos contextes d'intervention.

Cette méthodologie en quatre temps est présentée ci-dessous :

Les ateliers de développement personnel et communautaire, une méthodologie en quatre temps

Le travail en santé mentale, destiné tant aux professionnels qu'aux habitants, s'articule autour de quatre moments‑clefs :

  • a. Le diagnostic groupal.
  • b. L'élaboration en groupe des expériences individuelles, familiales et communautaires.
  • c. La réflexivité sur ces expériences par une analyse du contexte social.
  • d. La "mise en acte" de I'atelier au niveau des relations interpersonnelles et au niveau d'actions collectives.

a. Le diagnostic groupal.

Les thèmes abordés dans les groupes sont choisis par les participants, en fonction des principales difficultés rencontrées dans leur vie quotidienne ou leur travail avec les populations du quartier.

b. L’élaboration en groupe restreint des experiences individuelles, familiales et communautaires.

L'élaboration des expériences personnelles permet aux participants d'utiliser leurs expériences de vie comme ressource, comme source de connaissance.
Dans cette étape du travail, on demande aux participants de se remémorer une expérience de vie liée au thème abordé, de mettre en forme, en mots cette expérience afin de la communiquer aux autres mem­bres d'un groupe de 4 ou 5 personnes, chacun ayant évidemment la liberté de choisir ce qu'il souhaite raconter au groupe. Le récit se centre sur les émotions ressenties pendant et après l'expérience, sur les difficultés et les ressources mobilisées dans la situation. L'animateur aide le groupe à découvrir les similitudes et les différences entre les diverses expériences racontées. Ces similitudes et différences font "résonance" chez les participants et un travail peut se faire à travers la communication de ces réso­nances ("tu parles de ceci qui t'a aidé, cela me touche parce que pour moi, dans ma situation, cela aurait plutôt été un obstacle...").

c. La refflexivité sur ces experiences par une analyse du contexte social : "pouvoir se penser comme acteurs sociaux".

Ce travail se fait à partir des éléments rapportés par les différents sous‑groupes : il s'agit de resituer ces éléments dans une perspective plus globale en vue d'une analyse du contexte social. Dans un premier temps, on opère un passage des situations individuelles vers une analyse plus collective de ces situations ("quels sont les facteurs sociaux de nos souffrances ?"). Et, dans un deuxième temps, il s'agit d'un retour de cette analyse sociale vers le vécu du sujet ("comment puis‑je intégrer cette analyse sociale dans la lecture de ma propre histoire de vie ?"). Il s'agit de repositionner le sujet dans son espace social, de lui permettre de se penser comme "acteur social", de prendre conscience de sa place dans les rapports sociaux. Parallèlement à ce processus individuel, le groupe peut progressivement être amené à se penser comme acteur social.
Le rôle de I'animateur consiste à organiser les observations et suggestions de telle sorte qu'elles puis­sent constituer une analyse accessible à chacun. En aucun cas, il ne s'agit d'imposer des éléments théoriques non découverts par le groupe.

d. La "mise en acte" de I'atelier au niveau des relations interpersonnelles et au niveau d'actions collectives : "pouvoir agir comme acteurs sociaux x".

Il s'agit dans cette dernière étape d'aider les participants à imaginer et à concrétiser des formes de "prolongement" de I'atelier dans leur vie quotidienne. Ces prolongements peuvent prendre différentes formes : des projets développés à titre personnel par chaque participant ("comment vais‑je pouvoir être une personne‑ressource pour les membres de mes diffirentes communautés d'appartenance ?") ou des projets développés collectivement ("qu'est‑ce que le groupe peut mettre en place pour jouer activement son rôle d'acteur social ?"). Les jeux de rôles et les mises en situation d'expériences permettent aux participants de "s'essayer" concrètement dans les interventions qu'ils pourraient développer au bénéfice de leurs communautés d'appartenance.



Afin de dépasser la simple juxtaposition de projets différents au sein d'une même structure, il est essentiel d'envisager la complémentarité des approches cliniques et communautaires. L'intérêt et la pertinence du travail clinique au sein des services de santé mentale ne sont plus à démontrer. En quoi I'approche communautaire peut‑elle être utile, intéressante au sein de ces structures ?

Tout d'abord, elle permet d'aborder la santé mentale par un autre biais que la pathologie ou le soin. La santé mentale comme ressource de vie, ressource à la fois individuelle mais aussi collective. Dans un contexte où la santé mentale est souvent associée à la "folie", à la maladie, un abord du versant positif de la santé mentale permet de (re)considérer l'être humain par une approche globale qui décloisonne les aspects physiques, psychologiques, sociaux, culturels, économiques, etc... de sa vie.

Par sa méthodologie issue de l'éducation populaire, elle développe un rapport différent aux savoirs : elle se base sur les savoirs à la fois "expérientiels" et théoriques des personnes, sur des échanges mutuels entre professionnels et profanes et non sur une relation d '"expert à patients". Elle aide ainsi à se "réap­proprier" sa santé mentale, souvent confisquée dans nos sociétés comme "I'affaire des spécialistes".

Par l'importance qu'elle accorde aux articulations entre facteurs psychiques et facteurs sociaux, entre  l'individuel et le collectif, entre le singulier et le communautaire, elle est particulièrement sensible aux logiques collectives qui sous‑tendent les comportements individuels. Elle permet ainsi de contrebalancer la tendance à la psychologisation des problèmes sociaux.

En s'appuyant sur les réseaux primaires des personnes (voisins, amis, familles, etc.), elle permet d'éviter la multiplication abusive du nombre de professionnels de la santé mentale dans de nombreuses situations. Or, on le sait bien et de multiples études le rappellent, la "fonction soignante" n’est pas I'apanage des professionnels : dans 90% des situations, les gens se font aider par d'autres ressources que les profes­sionnels de la santé mentale. L'approche communautaire vise à soutenir dans leur rôle d'entraide des personnes‑ressources vivant dans les quartiers.

Elle cherche à promouvoir les ressources des personnes et des populations, ressources à la fois indi­viduelles et collectives. Le concept d'empowerment (prise de pouvoir, contrôle de son devenir) permet ainsi de relier santé mentale et pouvoir. Souvent occulté ou nié par les psychologues, le pouvoir est, selon I'approche communautaire, facteur de santé mentale. Etre en bonne santé mentale, c'est aussi pouvoir être acteur au sein de la société dans laquelle on vit.

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Education populaire et santé mentale

Yves Lambrechts, psychiatre,
Nathalie Thomas et
Benoît van Tichelen, psychologues,
au centre de santé mentale Le Méridien


Le projet qui vous est présenté dans cet article, s'est inspiré, dans ses idées fondatrices et sa méthodologie, de diverses expériences en éducation populaire et travail communautaire d'Amérique latine. Pour les coordinateurs du projet, il semblait que les éléments méthodologiques mis en avant par Paolo Freire pouvaient être des moyens pertinents pour aider une personne, un groupe, une population à être acteur de son histoire, de sa santé, de sa vie.

Le projet qui vous est présenté dans cet article, s'est inspiré, dans ses idées fondatrices et sa méthodologie, de diverses expériences en éducation populaire et travail communautaire d'Amérique latine. Pour les coordinateurs du projet, il semblait que les éléments méthodologiques mis en avant par Paolo Freire pouvaient être des moyens pertinents pour aider une personne, un groupe, une population à être acteur de son histoire, de sa santé, de sa vie.

Ce projet se développe dans le cadre d'un service de santé mentale bruxellois, Le Méridien, à Saint‑Josse. Le défi consiste à adapter ces méthodologies issues de l'éducation populaire au domaine de la santé mentale d'une part, et au contexte belge, d'autre part.

Le choix de la perspective communautaire en santé mentale se base sur deux constats : tout d'abord, les limites de l'approche clinique individuelle face à des problématiques étroitement liées aux conditions sociales, culturelles, économiques des populations concernées ; et ensuite, une certaine « désappropriation » de leur santé mentale par les personnes qui vivent ces difficultés. La santé mentale est devenue « l'affaire des spécialistes » et les personnes ne se sentent plus compétentes, plus responsables de leur santé mentale et de celle de leurs concitoyens.

Le projet « promotion de la santé mentale communautaire »

Le développement du projet a débuté en 1994 par une recherche‑action dont le but était de réaliser un diagnostic communautaire dans deux quartiers bruxellois : le quartier Saint‑François, à Saint‑Josse et le quartier de Cureghem, à Anderlecht.
Dans ces idées fondatrices, le projet devait s'appuyer sur les ressources existant dans un quartier ; il nous a donc semblé important, voire prioritaire, d'identifier ces ressources, qu'elles soient professionnelles ou non. Par un dispositif méthodologique basé sur des interviews d'habitants et de professionnels vivant ou travaillant dans le quartier, nous avons pu mieux connaître les réseaux d'entraide et de soutien informel qui existent ou se créent lorsqu'une personne est confrontée à une difficulté de vie ou un problème de santé mentale.
« Se retrouver plusieurs fois avec un groupe avec lequel on n'a pas forcément d’affinités au départ mais avec lequel on mène des discussions et des activités font qu'on finit par se familiariser et s'apprécier, et ça c'est un plaisir. Ce plaisir peut se retrouver au niveau d'un vécu de quartier et d'un vécu de communauté. Et puis, après, on peut se parler plus facilement, se sentir plus proche et se sentir bien. C'est déjà un bien au point de vue du vécu communautaire ».

A partir des conclusions du diagnostic communautaire, un groupe « de pilotage », composé de quelques  « acteurs du quartier » (habitants et professionnels) intéressés par pour­suivre le travail entamé, s'est réuni pour étudier la possibilité et les modalités de réalisation d'une action en santé mentale communautaire destinée à des personnes du quartier, professionnelles, et non‑profession­nelles. Ces rencontres ont permis de confronter le projet initialement imaginé par les coordinateurs à la réalité du terrain. Le souci était d'arriver à mettre un processus de construction collective en place et d'aboutir à un projet cohérent qui puisse tenir la route,
L'action en santé mentale communautaire définie par le groupe de pilotage s'est développée autour de deux objectifs :
• sensibiliser à l'approche com­munautaire en santé mentale et développer de nouvelles techniques de travail chez les professionnels du secteur psycho‑médico‑social ;
• soutenir des personnes‑ressources faisant elles‑mêmes partie des communautés, soutenir ou développer des dynamiques communautaires au sein des quartiers concernés.
Pour atteindre ces objectifs, le projet s'est articulé autour de deux étapes :

Définition des principaux concepts du projet

La promotion de la santé est définie, dans le cadre du décret de la Communauté française relatif à la promotion de Ia santé, comme « le processus qui vise à permettre à l'individu et à Ia collectivité d'agir sur les facteurs déterminants de la santé et, ce faisant, d'améliorer celle‑ci, en privilégiant l'engagement de la population dans une prise en charge collective et solidaire de Ia vie quotidienne, alliant choix personnels et responsabilités sociales ». Dans cette définition, l'accent est mis non seulement sur l'individu mais également sur la collectivité. Les personnes sont replacées dons une position d'acteurs sociaux par rapport à leur santé et à leur santé mentale et enfin, on intervient sur les facteurs déterminants de la santé. On quitte donc le sanitaire ou le psychologique stricto-sensu pour viser le bien‑être, la qualité de vie.

Dans le champ de Ia promotion de Ia santé mentale, l'intervention ne part pas d'un symptôme ou d'une pathologie (comme dans le champ curatif), mais offre aux personnes et aux communautés une possibilité de renforcer leurs compétences et leurs ressources en santé mentale.

Le développement communautaire peut se caractériser par deux objectifs essentiels.
D'une part, il a pour but de restaurer ou recréer du lien social. Il s'agit de valoriser Ia cohésion du tissu social en tant que support social, de renforcer les solidarités de proximité. L'existence d'un réseau primaire de soutien est un facteur important de promotion de Ia santé mentale, plus particulièrement dans des situations où les personnes font peu appel aux services d'aide professionnelle.
D'autre part, le développement communautaire vise à renforcer les capacités d'expression, d'analyse et d'action de groupes dominés au sein des rapports de force qui traversent les sociétés. Cet objectif rejoint très précisément celui développé par Paolo Freire dans le courant appelé « éducation populaire ». Il s'agissait de comprendre le processus par lequel des individus peuvent, dans une situation d'apprentissage spécifique, devenir des « sujets » de leur histoire et être capables d'agir pour transformer la réalité. Le qualificatif « populaire » n'exprime pas seulement Ia situation de pauvreté des populations, mais aussi leur condition de dominés et leur faible participation aux structures du pouvoir. Dans ce sens, l'éducation vise la transformation des populations en « sujets sociaux et politiques ».

Lié ou concept de « développement communautaire », celui de « communauté » n'est certainement pas le plus simple à définir. On retrouve en effet dans la littérature une multitude de définitions, parfois très différentes.
Dans notre contexte d'intervention, nous pourrions définir Ia communauté comme un niveau intermédiaire de regroupement social (entre familial et sociétal), proche et significativement important pour les individus, une certaine identité sociale partagée (qui peut être facilitée par une localisation partagée) et un ensemble de liens, d'interrelations, d'échanges de ressources.

R. Sevigny  (université de Montréal) parle de l'approche communautaire en santé mentale en ces termes : « le mot ou le fait important dans cette approche, c'est vraiment la communauté. C’est dans cette communauté que Ia personne recevra de l'aide (care) et pas seulement des soins visant à guérir (cure), que cette aide ne lui viendra pas (ou pas exclusivement) des « aidants » professionnels », mais des aidants « naturels » et même des personnes de son entourage quotidien qui ne se définissent en rien comme des « aidants ».  C'est dans cette communauté aussi que l'aide ou le soutien se fera dans un contexte social plus informel, plus spontané, moins organisé et moins bureaucratisé (…). L'idée centrale est claire : il faut utiliser d'autres ressources que celles des institutions hospitalières et des ressources organisées sous le mode de corporations professionnelles »

Une formation‑sensibilisation à l'approche en santé mentale communautaire avec des
intervenants professionnels

De septembre 1997 à juin 98, un groupe d'une quinzaine d'intervenants du secteur psycho‑médico‑social a participé à un premier cycle de formation‑sensibilisation en santé mentale communautaire (sept ateliers d'un jour et demi chacun), avec l'engagement de mettre progressi­vement en place une dynamique communautaire au sein d'un groupe d'habitants ou de personnes fréquentant leur association. Un nouveau cycle a été organisé en 98-­99 avec un autre groupe de professionnels.

Le travail de formation en santé mentale, destiné tant aux profession­nels qu'aux habitants, s'articule autour de quatre moments clefs :

Le diagnostic groupal

Les thèmes abordés lors de la formation sont choisis par les participants, en fonction des principales difficultés rencontrées dans leur vie quotidienne ou leur travail avec les populations du quartier.
A titre d'exemple, les thèmes qui ont été abordés lors des deux premiers cycles de formation sont les suivants : la santé mentale et la communauté (définition des concepts), individus ‑communautés :quelles complémenta­rités ?, les relations professionnels-­habitants, les conflits de loyautés, les inquiétudes parents‑enfants, etc.

L’élaboration en groupe restreint des expériences individuelles, familiales et communautaires

L'élaboration des expériences personnelles permet aux participants d'utiliser leurs expériences de vie comme ressource, comme source de connaissance.
Dans cette étape du travail, on demande aux participants de se remémorer une expérience de vie liée au thème abordé, de mettre en forme, en mots cette expérience afin de la communiquer aux autres membres d'un groupe de quatre ou cinq personnes,  chacun ayant évidemment la liberté de choisir ce qu'il souhaite raconter au groupe. Le récit se centre sur les émotions ressenties pendant et après l'expérience, sur les difficultés et les ressources mobilisées dans la situation. L'animateur aide le groupe à découvrir les similitudes et les différences entre les diverses expériences racontées. Ces similitudes et différences font « résonance » chez les participants et un travail peut se faire à travers la communication de ces résonances (« tu parles de ceci qui t'a aidé, cela me touche parce que pour moi, dans ma situation, cela aurait plutôt été un obstacle... »).

 

La réflexivité sur ces expériences par une analyse du contexte social : pouvoir se penser comme acteurs sociaux

Ce travail se fait à partir des éléments rapportés par les différents sous-­groupes : il s'agit de resituer ces éléments dans une perspective plus globale en vue d'une analyse du contexte social. Dans un premier temps, on opère un passage des situations individuelles vers une analyse plus collective de ces situations («quels sont les facteurs sociaux de nos souffrances ? »). Et, dans un deuxième temps, il s'agit d'un retour de cette analyse sociale vers le vécu du sujet (« comment puis‑je intégrer cette analyse sociale dans la lecture de ma propre histoire de vie ? »). Il s'agit de repositionner le sujet dans son espace social, de lui permettre de se penser comme « acteur social », de prendre conscience de sa place dans les rapports sociaux. Parallèlement à ce processus indivi­duel, le groupe peut progressivement être amené à se penser comme acteur social.

Le rôle de l'animateur consiste à organiser les observations et suggestions de telle sorte qu'elles puissent constituer une analyse accessible à chacun. En aucun cas,  il ne s'agit d'imposer des éléments théoriques non découverts par le groupe.

«  On a intégré ce que vous nous avez transmis.  Ce n'est pas seulement de la connaissance et du savoir, mais c'est aussi un modèle, un fonctionnement de groupe, une philosophie. »

La « mise en acte » de l'atelier au niveau des relations interperson­nelles et au niveau d'actions collectives : pouvoir agir comme acteurs sociaux

Il s'agit dans cette dernière étape d'aider les participants à imaginer et à concrétiser des formes de « prolongement » de l'atelier au sein de leurs communautés d'apparte­nance. Ces prolongements peuvent prendre différentes formes : des projets développés à titre personnel par chaque participant (« comment vais‑je pouvoir être une personne ­ressource pour les membres de mes différentes communautés d'apparte­nance ? ») ou des projets développés collectivement (« qu'est‑ce que le groupe peut mettre en place pour jouer activement son rôle d'acteur social ? »). Les jeux de rôles et les mises en situation d'expériences permettent aux participants de « s'essayer » concrètement dans les interventions qu'ils pourraient développer au bénéfice de leurs communautés d'appartenance.

Developper une démarche communautaire avec des groupes d'habitants

La première étape du projet (formation‑sensibilisation des intervenants) vise à permettre aux participants d'acquérir des compé­tences afin de mettre en place la deuxième étape du projet : développer une démarche communautaire avec des groupes d'habitants. Chacune des personnes impliquées dans le processus de formation a donc élaboré un projet communautaire qu'elle développe à partir de son association d'appartenance. La diversité des associations a donné lieu à une grande diversité au niveau des projets élaborés. A titre d'exemple, citons quelques projets qui démarrent actuellement : trois associations de Saint‑Josse ont développé un partenariat au travers duquel elles réunissent un groupe de femmes autour de questions liées au bien‑être dans le quartier, une maison médicale réunit un groupe autour du thème de la solidarité, un groupe de travail a démarré avec des réfugiés et des personnes extérieures au Petit Château, sur le thème général de « l'exil au quotidien », etc.

Quelques commentaires sur le processus mis en place

Tout au long du projet, depuis le diagnostic communautaire jusqu'à aujourd'hui, les coordinateurs ont été soucieux de maintenir un question­nement permanent au processus, entre eux bien entendu, mais également avec les participants. Ils sont les garants du cadre de travail à l'intérieur duquel la démarche, la méthodologie, le contenu de la formation sont continuellement retravaillés et remis en question avec les participants. Il s'agit davantage d'un processus de construction collective que d'une formation établie une fois pour toute. Le projet a d'ailleurs fortement évolué par rapport au projet‑martyr défini par le groupe de pilotage.

Le projet se situe très clairement dans un processus d'« appropriation » par les participants d'une démarche, d'un type de travail basé sur certaines valeurs (importance de la solidarité et du lien social comme support social, reconnaissance des savoirs et des compétences de tous, stimulation des ressources, etc.) et d'adaptation en fonction de leurs terrains de travail particuliers.
Cette appropriation est facilitée par la méthodologie mise en place dans la formation : l'élaboration de savoirs collectifs à partir des expériences de vie de chacun des participants. Cette méthodologie se révèle intéressante et bien adaptée au projet.

Cette appropriation est également en lien avec l'objectif principal du projet : l'amélioration de la santé mentale et de la qualité de vie des populations car elle permet une ouverture vers des changements, à la fois individuels et collectifs. En effet, l'acte de construire un récit, la narration, permet à la personne d'être sujet de son expérience, de renforcer sa position d'acteur. Etre acteur du récit est déjà une manière d’être acteur de sa vie. Travailler la capacité d'être acteur, situer le problème en termes de société et pas uniquement en termes individuels, travailler la reconnais­sance (par soi‑même, par l'entourage), ce peut être le départ vers des changements individuels et collectifs.


In R. Sevigny, « Communauté et santé mentale à Singapour : une autre vision du « communautaire », Revue canadienne de santé mentale communautaire, vol.10, n°1, p.30, 1991.

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