dossier_débats Pratiques du Collectif

Cette rubrique vous présente une palette de récits de pratiques développées par les membres du Collectif, au sein de groupes d’habitants. Comme vous pourrez le constater, ces pratiques sont loin d’être homogènes. La diversité des groupes, des lieux, des contextes demande une certaine souplesse et créativité quant à l’application de nos repères méthodologiques et théoriques en santé mentale communautaire. Chaque récit est signé ; vous pourrez donc, si vous le souhaitez, prendre contact avec l’auteur/e pour de plus amples informations sur les expériences décrites. Nous espérons que cet éventail de pratiques vous permettra de mieux saisir les dynamiques communautaires que nous tentons de créer au sein des collectifs avec lesquels nous travaillons.

 


Les ateliers de santé mentale communautaire à l’Institut de la Providence

Récit d’une expérience

Dans le courant de l’année scolaire 2000/2001, une offre de travail à été faite aux élèves d’une classe de sixième professionnelle de l’école de La Providence à Anderlecht, dans le cadre d’un cours appelé « cours de participation ».
Cette offre est issue d’un partenariat rassemblant le professeur de la classe, le médiateur de l’école et le centre de santé mentale (Méridien).

Dans un premier temps, l’initiative à été présentée aux élèves par une dynamique de choix qui leur a permis de se prononcer en terme d’adhésion ou pas au processus. Tout en étant conscient du fait que la possibilité de refus de la part des élèves était limitée (essentiellement de par leur position d’élèves en face de membres de la structure scolaire et dans le cadre de celle-ci), il a semblé important aux promoteurs du projet de ne pas esquiver cette question, d’autant plus que le projet requerrait une participation subjective des élèves.

Au terme de ce premier temps, les questions liées au cadre de travail ont été abordées avec l’ensemble du groupe : confidentialité, repères pour la participation, utilisation du matériel travaillé en séance, horaire, lieu de travail,…

Ce n’est que dans un deuxième temps qu’un choix de thème s’est imposé. Pour ce faire, les membres du groupe ont été invités à repenser à partir de leur vécu personnel, à une situation qui leur a posé question ou encore qui a été difficile à vivre et qu’ils souhaiteraient travailler avec le groupe. Le groupe s’est mis d’accord pour travailler le thème de « la liberté ». Dans une première phase, le groupe a abordé ce thème en ne mettant pas de balises. C’est ainsi que tous les participants ont évoqué des situations de leur vie privée, ou encore de situation hors école.

Puis dans le courant de l’élaboration collective de cette thématique il a été décidé de recentrer le thème sur l’école (« la liberté telle que je la vis à l’école »). Ce recentrage permettait de rassembler les élèves sur un dénominateur commun qu’est la fréquentation d’un même établissement scolaire, laissant ainsi la possibilité ouverte à la mise en place d’un projet collectif au sein de celui-ci. Ce projet collectif s’est réalisé en cours de travail : les élèves, constatant que l’image de l’école véhiculée à l’extérieur les affectait, se sont proposés de créer une œuvre collective reflétant identité et appartenance : qui ils sont eux notamment en tant qu’élèves de la Providence. C’est donc un parcours de connaissance de soi, de ses goûts, de ses couleurs qui fut développé avec comme support de travail une « symbolisation » plastiques et artistiques (peinture commune sur panneau de bois à partir du « questionnaire de Proust »). Le temps a cependant manqué pour clôturer ce travail par un événement scolaire. Par contre une possibilité de raconter et de revisiter cette expérience à été offerte par l’invitation des promoteurs du projet et de quelques élèves de la classe à la commission santé de Cureghem en juin 2001.

Six personnes sont assises en cercle au milieu de la trentaine de participants de la Commission Santé : trois étudiants, une enseignante, un médiateur scolaire de l’Institut de la Providence et un psychologue du centre de santé mentale Le Méridien.

- le psy : Que retenons-nous de cette expérience (il faudra expliquer en deux mots auparavant en quoi consistait cette expérience) ?

- la prof : cette expérience nous a amenés à exprimer en sous-groupes des situations parfois difficiles. Pour ma part, j’ai été amenée à parler de choses de ma vie personnelle ; une relation particulière s’est développée avec les étudiants, différente des autres cours. J’ai été touchée par ces échanges de paroles personnelles.

- une étudiante : moi, l’activité que j’ai le plus aimée, c’est lorsqu’on a dessiné un tableau, en posant nos mains avec différentes couleurs.

- une autre étudiante : cette activité avec les mains, ça nous a rapprochés.

- le médiateur : une activité que je retiens, c’est celle où parmi une liste de 15 ou 20 activités, on a dû en choisir une. On s’est mis dans la peau d’un jury, chacun devait choisir une activité et la défendre. Le jury a dû se mettre d’accord sur deux ou trois critères. Je trouve que c’est un exercice démocratique original. Ca permet d’allier jeu et démocratie.

- la prof : et c’est intéressant de remarquer que le choix n’a pas été contesté par la suite …

- le médiateur : il y avait quelque chose d’équilibré dans le jugement.

- un étudiant : moi, j’ai aimé le mime. Chacun pouvait essayer de s’exprimer comme il pouvait.

- le psy : je me souviens de deux moments en particulier : celui où nous avons réfléchi au niveau de confiance qu’il y avait entre nous et à ce qui allait nous permettre d’améliorer cette confiance. Vous aviez dit : entre étudiants, on ne se parle pas. Ca m’avait étonné d’entendre ça. Nous avons pris du temps pour réfléchir à ce que nous étions prêts à partager. L’autre moment est plus désagréable. C’est lorsque nous avons travaillé sur la liberté. Chacun devait amener un objet et dire à partir de cet objet, la façon dont on peut vivre la liberté. Ce jour-là, il y a eu beaucoup de bruit, j’ai eu l’impression qu’il y avait peu d’écoute. Beaucoup d’étudiants avaient oublié leur objet. Une étudiante avait apporté une aquarelle, mais on ne l’écoutait pas. Je dois avouer que cela m’a amené à me poser quelques questions…

- la prof : c’était plus difficile pour toi d’entrer dans une relation de confiance car tu es arrivé comme une personne étrangère à l’école. Nous avons de la chance que ça se soit bien passé.

- un étudiant : la confiance nous a permis de prendre un bateau, mais sans savoir où ce bateau nous emmenait. Jusqu’au troisième cours, nous ne savions pas quel était le projet. Vous aviez peut-être un projet précis, mais nous ne le savions pas. Vingt personnes ont pris un bateau ensemble, pour aller on ne savait pas où.

- une étudiante : nous ne savions pas où ça allait nous emmener.

- le psy : pourquoi avez-vous accepté alors ?

- un étudiant : on a dit oui pour être en groupe, pour découvrir quelque chose de nouveau,  pour pouvoir s’exprimer, pour pouvoir communiquer.

- le médiateur : l’objectif était de construire quelque chose tous ensemble, il n’y avait aucun secret. Nous devions choisir tous ensemble vers quoi on allait.

Les six personnes rejoignent le cercle des participants et proposent un exercice à l’ensemble du groupe. Il s’agissait, pour chacun, d’imaginer qu’on avait les moyens d’emmener cette commission santé à un endroit du globe qu’on apprécie particulièrement. Une balle représentant la terre était lancée de personne en personne, désignant ainsi la personne qui prenait la parole.

Débat qui a suivi :

Si l’objectif est de travailler un processus, il est important de ne pas évaluer un résultat. Les étudiants sont capables d’évaluer leurs acquis en terme d’estime de soi et de capacités de négociation.

 



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Moudawana

Récit du projet

Partant du constat qu’un nombre important de personnes souffre de solitude et de rupture des liens, du "qu'en dira-t-on" et de la pression sociale, que beaucoup de parents s’interrogent sur l’éducation et la scolarité, les problèmes intergénérationnels et les difficultés liées à "l'exil", nous avons mis sur pied le projet Moudawana en janvier 2005.

La Moudawana est l’ancien code marocain de la famille. Ce dernier a été modifié en février 2004. Dans le quartier, peu de personnes d’origine marocaine en connaissent les changements. Ce nouveau code implique une remise en question de certains fonctionnements. Il interroge les tabous et modifie les rôles de chacun au sein de la famille. Il risque donc de susciter des débats autour de questions plus personnelles.

Ce projet, qui s’adressait à toute femme d'origine marocaine ou liée d'une manière ou d'une autre à cette culture, avait pour but d’informer les femmes sur les droits et les devoirs des époux dans le code marocain et de favoriser la création de liens sociaux entre les habitantes du quartier.

Durant deux ans, des animations ont eu lieu toutes les trois semaines environ. Le nombre de participantes était très variable en fonction de l’animation préparée. Les premières séances ont été des séances d’information sur le nouveau code de la famille. Les femmes se sont fort intéressées à ces séances et cela a permis que des débats plus larges soient ensuite abordés, notamment concernant le mariage forcé, l’éducation des filles et des garçons, la symbolique du port du voile en Occident, la transmission intergénérationnelle des valeurs culturelles dans un contexte d’immigration, le statut des femmes (mariées, divorcées, veuves,…).

Grâce à des vidéos, nous avons également pu découvrir les implications concrètes de la réforme dans le Maroc d’aujourd’hui et le combat continu des hommes et des femmes pour une évolution des mentalités. D’autres vidéos ont donné l’occasion d’aborder le mariage « arrangé » ou mixte, la différence entre les projets de vie des générations, le problème de l’insertion professionnelle des immigrés,…

Une première phase du projet s’est achevée en juin 2006 par la réalisation, par le groupe, d’une brochure reprenant les informations importantes concernant les réformes et les informations concernant les démarches à faire en cas de mariage ou de divorce. Cette brochure a été conçue pour les familles belges d’origine marocaine et se veut un pont entre la Belgique et le Maroc.

Elle sera distribuée par les femmes elles-mêmes dans les associations du quartier, dans les familles, … et suscitera d’autres réflexions, d’autres débats. Le projet touche à sa fin mais les femmes du groupe Moudawana ont pu progressivement s’informer, débattre et se faire un avis sur les réformes. Elles se sont rencontrées et ont créé des liens. Elles vont pouvoir maintenant être des relais vers leur communauté en transmettant leur savoir et leurs réflexions, via la brochure notamment. L’équipe de santé mentale communautaire du SSM le Méridien nous a supervisées tout au long de ce projet.

Solange C. et Yousra A.

 


 

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Autour du récit de vie, une parole qui se tisse : un groupe de femmes originaires du Maroc, de Turquie et d’Albanie.

En 2001, nous avons proposé au Méridien un espace de paroles et de ré­flexion sur les stratégies de reconstruction identitaire lorsque certains fondements des liens sociaux ont été mis à mal. On sait combien les expériences de migration peuvent générer incertitudes, pertes de repères et ruptures. Se pose alors la question du sens, celle de la direction à donner à sa vie, de l'effet des passages d'un lieu à l'autre sur la construction de la personne. Fondé sur la mise en commun des histoires singulières, le disposi­tif de groupe a permis, dans un cadre de confiance et de sécurité, de produire un savoir sur les liens entre processus sociaux et processus psychiques, à l'aide d'hypothèses élaborées collectivement.

 

« L’entre-deux-cultures », est le thème qui nous a réunies une fois par mois, pendant plus de deux ans. Nous, sept femmes d'origine marocaine, turque et albanaise et deux animatrices belges, psy­chologues du Méridien. Au départ, des femmes qui ne se connaissaient pas, mais qui toutes avaient envie de partager leur histoire avec d'autres pour en ressortir plus fortes, pour construire ensemble quelque chose. Au départ, pas mal d'idées préconçues et de stéréo­types sur l'autre et sa culture d'origine.

Les rencontres avaient lieu une fois par mois. Divers supports aidaient à raconter sa vie : la présentation de son prénom, le dessin de sa trajectoire de vie, des photos, etc. Chaque participante était invitée à dessiner son parcours de vie en y situant les personnes et les évènements importants pour elle. Cette trajectoire était ensuite socialisée, en la présentant oralement aux membres du groupe. A la fin de la narration, en échange, en « cadeau », chacune a reçu un retour des autres sur son histoire à travers des photos choisies et commentées. L’ensemble du travail étant enregistré et retranscrit, chaque récit a été repris sous forme d’un livret et offert à chacune.
Notre démarche a débouché sur une action collective, portée par le groupe: la création d'un CD‑Rom audio avec des extraits choisis de leurs histoires. Ce CD a été écouté lors d'un spectacle au Botanique, dans le cadre des festivités liées aux 40 ans de l'immigration turque et marocaine, en présence de nombreux habitants de la commune et représentants politiques. C'était là une manière de rendre publique une partie du travail, dans l'espoir que les témoignages de migration puissent servir à d'autres migrants et améliorer l'accueil réservé à ceux‑ci en Belgique.

D'après les dires des femmes, le travail a eu des effets bénéfiques à plusieurs niveaux. Face à la précarité du capital symbolique, notamment celui de la mémoire, la mise en mots a aidé les participantes à transmettre leur vécu. Les femmes immigrées sont en effet souvent installées dans la «non‑transmission», ou au moins dans la diffi­culté de léguer à leurs enfants, les fils de leurs histoires et pas seulement des faits, des morceaux de vie. «L’oubli» est alors une préoccupation constante. Ici, le travail de mémoire ‑ à l'aide d'une écoute complexe et attentive ‑ a ouvert à la communication et autorisé à ré‑animer situations et personnages qui, dorénavant, faisaient moins peur. Par ailleurs, on sait combien le fait de raconter sa vie à d'autres, de se situer en tant que narrateur influence la manière dont on perçoit sa vie et dont on se perçoit comme acteur/trice de cette vie. Souligner des ressources jusque‑là ignorées, recevoir de la part des membres du groupe des lec­tures différentes de sa trajectoire de vie, ont eu un impact évident sur l'estime de soi et la valeur attribuée à son existence. Le travail en groupe a par ailleurs généré un fort sentiment de solidarité et d'entraide parmi les participantes. A travers le récit des histoires sin­gulières, les stéréotypes initiaux sur la culture de l'autre se sont souvent estompés. Toutes ont mention­né le soutien reçu des autres participantes. Enfin, le fait d'être parve­nues à porter une action collective, au‑delà du cadre privé du groupe, a certainement contribué à renforcer la capacité des femmes à être des actrices sociales dans la société belge, et rendre possible leur place de citoyennes.

Nathalie Thomas


 

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Quand les femmes se rencontrent …

Expérience ayant pour terrain le centre de consultations conjugales et familiales du Karreveld, à Molenbeek, au nord-ouest de Bruxelles.

Au départ, deux travailleuses psycho-sociales (la sexologue et l’assistante sociale), intéressées par la dynamique d’actions collectives, souhaitaient se mobiliser autour d’un projet pour les habitantes du quartier. Des actions de prévention étaient déjà mises en place auprès des jeunes à travers les animations sur la vie affective, sexuelle et relationnelle, au sein de plusieurs  écoles.

Les consultations sociales recevant en majorité un public de femmes où un accompagnement dans les démarches administratives est réalisé,  nous constatons qu’elles deviennent parfois un espace où des préoccupations de la vie quotidienne sont amenées (les enfants, la scolarité, le couple, le quartier, etc,…). Ces paroles « vraies », exprimées par différentes femmes lors des consultations, interpellent et suscitent de nombreuses réflexions. Des relais au sein de notre structure de planning sont possibles, une orientation auprès d’une psychologue, une sexologue pourrait être proposée.

Pourtant aucune demande n’est faite et « aller voir une psy, cela sert à quoi ? »
Les femmes énonçaient  souvent le fait que parler de leur quotidien, de leurs soucis, du  mari, des enfants, de la maison, cela leur faisait du bien ! Mais en parler à la famille, aux voisines (qui ont aussi leurs problèmes), ce n’était pas possible. Notre mission de prévention en planning prenait toute son importance. Il s’agissait de réfléchir à une action qui aurait comme fil conducteur le terme « proximité », dont l’objet pourrait être : « être au contact avec les réalités locales, être proche des préoccupations quotidiennes » et qui vise à participer à la construction d’un changement, minime soit-il !

Créer un espace de paroles semblait  être une réponse possible pour aborder différentes thématiques. Nous comptions sur les liens déjà tissés avec les femmes pour faire notre proposition de constitution du groupe. Le travail sur le terrain et la permanence de l’équipe permettaient de partir sur de bonnes bases.
La co-animation s’imposait à nous ; une assistante sociale et une sexologue permettant une complémentarité évidente.

Bien que nous ayons toutes les deux de l’expérience dans l’animation de groupes, la démarche était nouvelle et nécessitait une construction méthodologique alliant souplesse et rigueur.
Des réflexions sur le dispositif de « groupe de paroles » ou « groupe d’échanges » étaient évoquées. Celui-ci était-il adéquat ? Les animatrices étaient-elles outillées pour travailler dans ce sens ? Que faire avec les émotions trop fortes déposées au sein du groupe ? Quelle place dans le groupe pour les animatrices ? Quelle fréquence  pour les rencontres?
De nombreuses questions et une opportunité de faire lien avec le Collectif « Pratiques en santé mentale communautaire » s’est présentée et nous a permis de nous lancer dans une aventure constructive.

Assistante sociale au planning familial et travailleuse au sein de l’équipe communautaire du SSM Le Méridien, la notion de rapport au savoir prend une place privilégiée dans les projets menés.
Partant de la conviction que toute personne possède des savoirs, y compris dans le champ de la santé mentale, la dynamique de création d’un espace d’échanges faisait sens pour moi au sein du planning familial.
Partir des savoirs issus de l’expérience quotidienne, écouter l’ «Autre » qui  vit ou a vécu la même expérience que moi, échanger les parcours menant à des changements, ne pas être jugée : voici quelques éléments primordiaux dans la construction du groupe « Quand les femmes se rencontrent ».

Des moments forts ont été partagés, notamment lorsque nous avons parlé des liens maintenus avec la belle famille. Certaines femmes expriment de grosses difficultés menant à des conflits conjugaux, le peu de considération à leur égard, des efforts non récompensés et le peu d’appui de la part de leur mari. Certaines femmes vivent une réelle souffrance et un fort isolement, leur propre famille étant restée au pays.
Lors de ces échanges, nous avons pu sentir combien le groupe était respectueux et non-jugeant, il a pu être le contenant des émotions. Les expériences amenées par les participants faisaient  écho auprès  de chacune et permettaient de rebondir sur des réflexions menant au recul nécessaire.

Nous avons également proposé au groupe, lors de chaque rencontre un temps d’évaluation. Ces  moments importants ont permis d’ajuster le projet, de mobiliser le groupe dans sa continuité, de redire le cadre de « confidentialité » et  « non-jugement », etc…

Le groupe « quand les femmes se rencontrent » continue son chemin depuis maintenant trois années, avec enthousiasme et convivialité.

 

Paulina ROMERO
Assistante sociale
Planning Familial du Karreveld
20, rue Jules Delhaize
1080 Bruxelles

 


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Le groupe des parents latinos

Un samedi par mois, on se réunit dans les locaux de la paroisse des Riches Claires, dans le centre de Bruxelles.  L’identité commune aux participants de ce groupe est de venir d’Amérique latine (Pérou, Equateur, Colombie, Paraguay, …). La plupart sont sans-papiers.

 

Au départ, le groupe s’est constitué autour d’une demande pour former une école des parents.  On a vite retraduit le mot « école »  car on n’avait pas envie de donner des cours sur « comment être parent », mais on a proposé de se réunir entre parents et de discuter autour de l’éducation des enfants. Ce sont en réalité surtout des femmes qui participent. La plupart ont émigré seules et ont laissé leurs enfants dans le pays d’origine, à la charge d’une grand-mère ou d’un parent. Elles travaillent dur ici en Belgique pour pouvoir envoyer de l’argent à leurs enfants qui vivent là-bas. 

On a essayé d’inviter les papas mais très peu sont venus et pour ceux qui ont franchi le pas, ils n’ont pas continué. La parole en groupe semble difficile pour eux, ils ne sont pas habitués à parler de leurs émotions devant d’autres personnes. S’ils sont venus en Belgique, c’est souvent pour des raisons économiques. Or, la crise de l’emploi ne leur permet pas toujours de trouver du travail, ils se retrouvent inactifs, à la maison, et  cela change les rôles familiaux.  Les femmes latino-américaines trouvent, elles, plus facilement du travail au noir comme femmes de ménage. Ce sont donc elles qui subviennent aux besoins de la famille. Cette situation est vécue très difficilement par les hommes, qui se réfugient alors souvent dans l’alcool ou la dépendance à internet. 

Après un an, le groupe de l’«école des parents» s’est scindé suite à des tensions internes, indépendante de notre intervention. Les personnes ont souhaité poursuivre et on a ouvert le groupe à de nouveaux participants. C’est principalement le « bouche-à-oreille » qui fonctionne pour recruter de nouveaux participants. Actuellement, une dizaine de femmes participent mensuellement aux réunions. En 2007, nous avons bénéficié de l’appui d’Andréa, une stagiaire psychologue colombienne qui a mis toute son énergie pour consolider le groupe. Les animations se font en espagnol et sont gérées par une équipe de deux personnes: Andréa et un membre de l’équipe communautaire du Méridien.

Le groupe constitue un endroit où les femmes peuvent exister, sortir de l’isolement car souvent, elles n’existent pas ailleurs. Elles vivent toujours dans la peur.  Elles travaillent, cachées, et le reste du temps, elles ne sortent pas de chez elles. Elles n’existent pas pour le reste du monde.  Elles ne se retrouvent pas comme personne, comme sujet.   Elles n’ont pas d’endroit pour dire leurs sentiments et difficultés.  Au départ, elles se disent : « je suis ici, je dois travailler, ce n’est pas facile comme vie ». Mais petit à petit, elles se rendent compte qu’elles doivent prendre leur vie en main et commencer à la remettre en perspective. Dans ce but, nous proposons des temps où on essaie d’aider à comprendre le contexte dans lequel elles vivent (les causes de l’exil, la politique migratoire en Belgique, le système scolaire belge, etc.). C’est un processus qui se fait pas à pas, chaque mois. Cet espace donne envie de continuer et de se dire « je ne suis pas toute seule, je ne suis pas l’unique à vivre ces choses-là ».

Il y avait, par exemple, dans ce groupe une femme qui exprimait son désir de parler à ses enfants restés au pays. Cet espace lui en a donné la force, le pouvoir. C’est plus qu’une rencontre entre amies, c’est comme un miroir où chacune peut décider de ce qu’elle va faire de sa vie.  Quand on a fait un tel sacrifice de quitter ses enfants, on a souvent l’impression que sa vie n’a plus beaucoup de consistance et qu’on fonctionne pour les autres et pas pour soi.  Ce groupe leur permet d’être dans le temps présent.  De réfléchir ensemble à des questions comme : « c’est quoi, le sens de ma vie ? quel autre sens je peux lui donner ?  comment je peux reconstruire ma vie ici ? »  C’est un lieu où on parle, on dit des choses, c’est aussi un lieu où on reçoit des choses.  Ce n’est pas seulement un lieu où tu donnes et tu laisses tes problèmes là-bas.  Les autres ont une position de recevoir et de rendre ensuite. 

Dans ce groupe, on parle toutes de notre expérience, les animatrices y compris.  On n’est pas là comme des psychologues qui ont réponse à tout.  C’est plutôt les participantes elles-mêmes qui donnent les réponses car elles ont vécu des expériences similaires en arrivant.  Elles ont dû prendre leur vie en main.  Tout cela donne du courage aux autres femmes, qui se disent « moi aussi, je peux ».

          Il y a dans ce groupe des liens affectifs forts qui se sont créés : des liens d’entraide, de solidarité, d’appui mutuel. L’appartenance commune à l’Amérique latine est certainement un facteur de cohésion, même si elles viennent de pays différents, mais c’est sans doute davantage leur vécu commun de l’exil et de ses conséquences en termes de souffrances et de déracinement qui les rapproche et facilite cette création de liens.
         
Un processus communautaire s’est progressivement construit au sein de ce groupe : à partir de leurs histoires, de leurs souffrances personnelles, nous avons pu aider à faire émerger des problématiques collectives (tensions conjugales dues au changement de rôles familiaux dans l’exil, souffrances chez les enfants restés au pays, etc.) et essayer d’envisager des pistes d’actions collectives (manifestation, revendications, etc.). Mais il est vrai que leur situation de clandestinité ne facilite pas la concrétisation de ces actions collectives. Et que, d’autre part, pour pouvoir se mobiliser collectivement pour d’autres, il faut être soi-même dans un minimum de sécurité de vie, minimum qu’elles n’ont pas toujours. Il n’est pas évident de se mobiliser dans une démarche communautaire quand on est soi-même dans une situation de survie.

Andrea Rodriguez et Nathalie Thomas


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Du père aux pairs, d'une histoire singulière à une histoire plurielle

Cela fait quatre ans maintenant que je travaille comme assistante sociale au Service de Santé Mentale « Psycho-Etterbeek ». Depuis peu de temps, je suis en charge d’un nouveau projet de Promotion de la Santé Mentale et de prévention de troubles de la Santé Mentale. A travers ce récit de pratique, je souhaite partager cette nouvelle expérience et faire part de mes réflexions et de mes questions. Bien que j’aie une connaissance élargie de la notion de Santé Mentale Communautaire, ma pratique de terrain me permet de vivre de l’intérieur ce concept de « Promotion de la Santé Mentale » et d’affiner mes observations sur le processus de groupe qui s’opère.

Ainsi, dans ma « clinique psychosociale », les hommes que je suis amenée à suivre ne vivent pas uniquement des problèmes liés à la solitude. Certains d’entre eux souffrent également de ne pas jouir du droit aux relations interpersonnelles avec leur enfant. La plupart occupe en effet une fonction parentale et lors d’une séparation conjugale, par exemple, cette dernière est mise à mal. La question du droit de garde et des visites, peu importe leurs formes, est souvent liée à la façon dont le couple se sépare. Soit le couple parvient à un accord bilatéral soit ce n’est pas le cas, et, dans cette situation précisément, il s’agit pour les parents de penser à des stratégies pour l’obtention des droits relatifs à la garde et aux visites.

Mes observations cliniques m’ont dès lors interrogée sur la présence de souffrances spécifiquement masculines au sein de mon territoire d’intervention et, en particulier, au sein d’autres institutions sociales de prise en charge de la commune d’Etterbeek. Les souffrances qui se déposent lors de ma consultation psychosociale se déposent-elles aussi dans d’autres lieux, moins stigmatisés et moins stigmatisant qu’un Service de Santé Mentale ? J’ai donc réuni une dizaine d’intervenants psychosociaux de la commune autour de la table  et un travail autour de leurs constats en terme de souffrances masculines a pu débuter. La plupart de ces souffrances existent et elles concernent principalement des problèmes d’ordre familiaux et plus particulièrement au moment des séparations conjugales. Beaucoup de ces acteurs de terrain ont soulignés leur sentiment d’impuissance face aux souffrances exprimées par ce public. Très peu sont « outillés » pour travailler à leurs expressions voire à leur prise en charge. Pourtant, la nécessité de « panser » un dispositif spécifique à cette problématique est clairement identifiée par ceux-ci.

Ce que j’observe dans le cadre de ma pratique professionnelle en santé mentale se voit donc confirmé auprès d’autres associations de prise en charge. Cela m’a permis d’émettre l’hypothèse de l’existence de souffrances spécifiquement masculines et du lien qu’elles entretiennent avec certains troubles de la santé mentale (dépression, anxiété,…)

Même si l’identification de ces « maux » est le fruit d’observation de terrain, il importe de mentionner que très peu d’espaces d’écoute et de reconnaissance existent pour cette population.

Cependant, malgré la volonté de réfléchir à sa mise en œuvre, le manque d’outil méthodologique s’est cruellement fait ressentir. Et indépendamment des besoins clairement identifiés par les intervenants de terrain sur la mise en place d'un tel projet, existe-t-il, de plus, au sein du public masculin une réelle souffrance et conditionnerait-elle la nécessité de penser un dispositif spécifique à ces maux ?
Une enquête de terrain a donc été réalisée auprès d’un public d’hommes afin de vérifier si effectivement ils vivent des souffrances. Cet outil méthodologie m’a été enseigné dans le cadre d’une formation (1) d’un an et m’a permis de m’adresser directement à un public plus large d’hommes. L’objectif de ce travail était de procéder à l’étiologie de ces souffrances et de vérifier si les hommes exprimaient une éventuelle demande pour pallier à celles-ci par la mise en place d’un nouveau dispositif de prise en charge.
Ce travail m’a apporté plusieurs enseignements. Et un en particulier : même si les histoires et les récits d’expériences sont uniques dans leur vécu et que les référentiels socioculturels différent, le mot « commun » m’est apparu comme une transversalité. Beaucoup d’éléments significatifs qui animent les discours de mes interlocuteurs (2) sont similaires et ils concernent essentiellement les vécus. La question de l’identité masculine, l’apparition de certaines problématiques psychiques ainsi que les stratégies de protection  traversent les récits.

Ainsi, depuis le mois de novembre de l’année 2007, avec la plupart des hommes interrogés, et à leur demande, nous avons commencé à mettre en place un espace d’échange et de reconnaissance réciproque.  Il m’a fallu préalablement les contacter un à un et leur signifier que d’autres « pairs » vivent les mêmes souffrances, les mêmes combats,… et surtout qu’ils émettent la même demande de créer un support collectif. J’ai donc proposé de les mettre en contact afin de faire connaissance et de voir si tous souhaitent en effet faire « quelque chose ensemble ».

Le contact particulier qui s’est établit au travers de mes enquêtes a probablement favorisé les conditions favorables pour proposer à ces hommes de se rencontrer. Se raconter crée en effet parfois une relation de confiance suffisamment « sécure ». C’est d’ailleurs l’un d’entre eux qui a proposé de profiter de la fin du mois de Ramadan pour se réunir autour d’un moment culinaire et convivial au sein de son espace privé. On s’est donc retrouvé chez ce père qui nous offrait son hospitalité. Cela a été l’occasion pour chacun de se présenter et de partager ses attentes. La pudeur a été nécessaire le temps de « s’apprivoiser » mais très vite, elle a fait place à un échange chaleureux. A la fin de ce repas, nous avons décidé de nous revoir trois semaines plus tard aux « Ateliers 210 ». Ce théâtre de quartier dont la philosophie se veut d’ « ouverture » sur le quartier, se situe non loin du Service de Santé Mentale et du Planning Familial (3),… L’ensemble des participants du groupe a souhaité que les rencontres aient lieu à cet endroit, d’une part parce que moins stigmatisant qu’un Service de Santé Mentale ou qu’un Planning et d’autre part, parce que cet espace est beaucoup moins intime qu’un logement ou un domicile. La neutralité de ce type d’endroit semble être nécessaire pour s’y déposer. Nous avons par ailleurs accès à un certain nombre de structures telles qu’une salle de projection, un podium,… dans laquelle nous pourrons ultérieurement travailler à la production de certains moyens d’interpellation via la créativité de chacun.

C’est donc depuis le mois de novembre 2007 qu’on se voit 1 fois toutes les 3 semaines à raison d’une heure et demi.  Les « séances » se sont d’abord déroulées au sein du Foyer mais le manque de luminosité nous a amenés à « négocier » qu’elles se déroulent dans un petit salon plus convivial situé face à une baie vitrée. Très vite, les questions liées au cadre se sont posées. A la demande des participants, nous avons réfléchi  ensemble au moyen d’ « entrer » et de « sortir » du groupe. Ainsi, tous ont pu exprimer les conditions dans lesquelles ils se sentaient bien. Beaucoup ont un parcours de consommation de drogue et d’alcoolisme et souhaitent fermer ce groupe à des personnes toxico dépendantes pour éviter toute tentation et donc toute rechute. Même si certains d’entre eux ont trouvé le moyen de ne plus consommer, pour d’autres, cela reste encore une question délicate. Par ailleurs, la question de savoir « comment on entre dans le groupe ? » a très vite été énoncée. Les membres du groupe ont donc proposé que les participants, qui avaient dans leur entourage une personne intéressée de participer au groupe, puissent dans un premier temps la présenter « oralement » au groupe (son histoire,…) et dans un second temps, si les membres du groupe marquaient leur accord, l’inviter à participer à une rencontre. Par ailleurs, bien qu’au départ cet espace s’adressait essentiellement à des pères « séparés », assez rapidement le groupe s’est « mixé ». En effet, il compte parmi ses adhérents autant d’hommes divorcés, mariés et célibataires que d’hommes d’origines différentes (hongrois, italien, marocain, iranien, congolais,..). De plus, certains sont sans-papiers et donc très peu reconnus par la société. Cette mixité sur le plan socio-économique et sur celui de l’état civil amène le groupe à réfléchir à l’objet des rencontres. Actuellement, nous travaillons en effet à l’identité du groupe sur base de ce qui fait commun. Nous recherchons ensemble un nom qui puisse tenir compte à la fois de ses différences et à la fois de toutes ses caractéristiques communes…

Enfin, un autre « détail » nous (4) occupe et mériterait d'être analysé et réfléchi de façon plus approfondie: notre participation à cette « clinique-communautaire ». Quelle place prendre et comment la prendre? Nous avons commencé à travailler notre posture au sein du groupe de pères en privilégiant la symétrie des positions. Un travail de "déconstruction" de notre identité professionnelle semble dès lors nécessaire.

 

Yousra AKLEH
Août 2008


(1) « Santé Mentale en contexte social : multiculturalité et précarité », formation donnée en partenariat par l’Unité d’Anthropologie et de Sociologie de l’UCL et le Service de Santé Mentale « Le Méridien »

(2) Les hommes

(3) Elisabeth KERVYN (Assistante Sociale au Planning Collectif Contraception) partageait en effet les mêmes observations et souhaitait aussi participer à ce projet

(4) Ma collègue Elisabeth et moi-même


 

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Groupe de parents d’adolescents, à Convivial

Ce groupe a commencé en février 2000 au sein de l’asbl Convivial, qui accueille un public de réfugiés et demandeurs d’asile. Il est né suite à des questionnements de plusieurs parents d’adolescents : « comment éduquer nos adolescents dans une société jugée trop permissive ? », « comment fonctionne le système scolaire en Belgique ? », « nos jeunes ne risquent-ils pas de perdre leurs racines culturelles ? »,… Comme plusieurs parents avaient des questions similaires, l’assistante sociale de l’association a proposé de constituer un groupe où l’on pourrait discuter ensemble de ces questions. Ce groupe était co-animé par un membre de Convivial et un membre de l’équipe communautaire du Méridien.

Dès le départ, ce groupe fut composé non seulement de parents réfugiés mais également de parents d’adolescents de nationalité belge, italienne ou autre. Cette mixité était importante car elle permettait de resituer la problématique de l’adolescence en exil dans une perspective plus large de l’adolescence en général.

Concrètement, une vingtaine de personnes (pères et mères) se réunissaient une fois par mois, autour de thèmes qu’ils avaient auparavant choisis. Parmi les thèmes que nous avons abordés au cours des deux ans qu’a duré ce projet, nous pouvons citer : projets de vie des parents et projets de vie des jeunes, les conditions de vie en Belgique (matérielles, culturelles, etc.), le rôle des parents dans la société belge, la diminution de l’autorité parentale, la sexualité, la consommation d’alcool, de tabac et éventuellement de drogues, la gestion de la télévision, comment s’occuper pendant les vacances ? comment mettre des limites ? etc.

            La méthodologie utilisée lors des rencontres s’appuyait sur des supports tels que photos-langages, jeux de rôles, grille d’analyse des facteurs sociaux, partage d’expériences en sous-groupes, élaboration de pistes d’action collective, …

            Les échanges d’expériences et de savoirs entre parents réfugiés et parents européens ont eu comme conséquence un apaisement des parents réfugiés. Ceux-ci pensaient en effet que le changement de comportement chez leurs adolescents était une conséquence de l’exil. Or, ils ont trouvé de nombreuses similitudes dans le comportement de tous les adolescents.

           
Une des difficultés particulières vécues par ces parents en exil était leur isolement face à l’éducation de leurs enfants alors que dans leur pays d’origine, celle-ci était partagée avec d’autres personnes (oncles, tantes, etc.).
         
Face à des situations problématiques, le groupe a tenté d’apporter des pistes de solutions, articulant intégration au pays d’accueil et conservation de sa culture d’origine. Il s’agissait, pour les parents en exil, d’apprendre à leurs enfants à acquérir un sens critique : savoir faire des choix, ne pas tout accepter.

            Les évaluations régulières ont permis de faire ressortir les bénéfices que les participants ont pu trouver au sein de ce groupe : créations de liens de solidarité, de confiance pour parler de questions personnelles ou intimes, soulagement de constater que beaucoup de leurs problèmes étaient vécus par d’autres parents d’adolescents belges ou européens, aide à relativiser les problèmes même si les solutions peuvent être différentes selon le contexte culturel, importance de rester soi-même, de conserver sa culture, de ne pas démissionner comme parent, de maintenir le dialogue avec les adolescents, de chercher soi-même des solutions. Les participants ont particulièrement apprécié l’aspect multiculturel du groupe, la méthodologie utilisée qui permettait la participation de chacun, la dynamique positive qui se dégageait du groupe (volonté de s’en sortir), le travail sur l’auto-estime de chacun comme parent.

Certains ont toutefois regretté que le groupe se soit arrêté avant d’avoir pu aboutir à un projet collectif concret (1). Le groupe s’est en effet clôturé de lui-même, après deux années environ, sans doute parce que les parents réfugiés avaient trouvés des pistes de solutions ailleurs et n’avaient plus besoin de ce groupe comme bouée de secours.


Sosthène Rukundo et Nathalie Thomas


(1) Notons toutefois que plusieurs pistes avancées lors de nos échanges ont pu ensuite être reprises et concrétisées au sein de l’association. Par exemple,  la proposition de créer une bourse aux logements disponibles pour les réfugiés. Cette idée a par la suite donné lieu au projet « propriétaires sympas » qui reprend une liste de propriétaires acceptant de louer leur bien à des familles réfugiées ou demandeuses d’asile.


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Groupe d’habitants des HBM (1)

Ce groupe a démarré en 2006 à la suite de plaintes émanant d’habitants d’un immeuble situé à St-Josse. Ces plaintes concernaient la détérioration du milieu de vie, un climat de violence et d’agressivité. Différentes associations du Développement Social de Quartier (DSQ) ont proposé de développer une action commune afin de favoriser la cohabitation entre les habitants et éviter un effet de « ghettoïsation » progressive.

En collaboration avec des associations de Saint-Josse, j’ai eu l’occasion de travailler avec ce groupe depuis maintenant 8 mois en tant qu’infirmière au sein de l’équipe communautaire du Service de Santé Mentale « Le Méridien ».

Un premier travail d’enquêtes et d’interviews à domicile a été mené afin de connaître le point de vue de tous les habitants de l’immeuble.  Ce travail a permis de mieux connaître la réalité vécue au quotidien par ces personnes, d’entrer en contact avec quelques-unes d’entres elles considérées comme des leaders communautaires et d’envisager de nouveaux projets.

Après l’analyse des résultats de l’enquête, une réunion a été organisée pour présenter aux locataires les réponses recueillies. A la suite de cela, un contact avec le propriétaire des HBM a eu lieu afin d’envisager avec lui une série de problèmes liés à la vie dans l’immeuble : dégâts matériels, sécurité aux abords de l’immeuble …  D’autres difficultés ne relevaient pas des compétences du propriétaire mais bien d’une responsabilité collective de savoir-vivre et de relations de bon voisinage. Diverses activités ont été envisagées avec les habitants pour renforcer ces liens de voisinage dont une fête dans le parc.

Cette année, notre travail s’est centré autour des problèmes qui risquaient de se poser suite à l’immobilisation de l’ascenseur pendant plusieurs semaines. Lors des réunions avec les habitants, nous avons mis en évidence tous les problèmes que cette immobilisation allait provoquer : faire les courses, apporter les repas pour les personnes âgées ou moins valides, descendre les poubelles, se rendre au lavoir …  Nous avons cherché ensemble des solutions aux problèmes en essayant de mobiliser les ressources afin de venir en aide aux locataires immobilisés.  Plusieurs locataires se sont proposés.  Nous avons également fait appel aux services de la Croix-Rouge et des aides familiales.  Afin de coordonner toutes les actions, une réunion a été organisée avec les habitants et le Directeur des HBM.  Lors des travaux, à tour de rôle, nous avons fait des visites régulières aux habitants immobilisés et certains habitants de l’immeuble ont également rendu visite à ces personnes.  Les locataires ont apprécié  ces visites et ils se sont sentis respectés et reconnus face à leurs difficultés.

Les réunions se déroulent une fois par mois.  Pour organiser ces espaces de paroles, nous avons la chance de bénéficier du Foyer qui se situe au rez-de-chaussée de l’immeuble (lieu de rencontres, de contacts et d’échanges pour tous les habitants de la commune).  Le groupe est multiculturel.  Un noyau de base est régulièrement présent aux réunions et autour de ce noyau, gravitent d’autres  habitants qui participent en fonction des thématiques abordées ou de leur disponibilité.  La mobilisation n’est pas toujours facile.

La difficulté de leur quotidien revient souvent au premier plan et les souffrances qui s’y déposent sont parfois très difficiles.  Certains habitants expriment leur situation comme une injustice sociale.   Les problèmes individuels prennent le dessus et il n’est pas toujours évident de passer de l’individuel au collectif et de pouvoir ainsi développer une dynamique communautaire. Cependant, au fil des réunions, l’ambiance entre les personnes devient tout doucement plus constructive et conviviale.

D’autres sujets vont être discutés prochainement : l’insécurité dans l’immeuble, l’opportunité d’avoir des personnes relais dans l’immeuble qui bénéficient de la confiance des habitants et qui pourraient agir comme médiateurs. 

(1) Habitations à loyer modéré

                                                                                                                         

Anne Lamy
Août 2008


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Un groupe de mamans à l'hôpital César de Paepe

Le groupe de mères de l'Hôpital César de Paepe est né de mon expérience en tant que médiatrice interculturelle, attachée au service de maternité de l'Hôpital. À l'époque, j'avais été touchée par la solitude que beaucoup de jeunes mères d'origine étrangère vivent après leur départ de la maternité. J'étais également étonnée du fait que, pendant le séjour, ces mères n'avaient pas de contacts entre elles, même si elles se croisaient dans les couloirs. Et pourtant, par la proximité que j'avais avec elles dans mon travail, je remarquais qu'il y avait un savoir et des compétences que chacune d'entre elles possédait et qui pourraient bien être utiles aux autres.

À la même période, j'avais commencé une formation sur l'allaitement et la formation en santé mentale communautaire organisée par Le Méridien. Tous ces événements  me questionnaient et m'incitaient à faire quelque chose à l'intérieur de l'hôpital.

La direction de mon service considérait la formation du Méridien comme un support pour créer une action communautaire d'aide aux mamans atteintes du diabète, étant donné qu'elles souffraient souvent de ce genre de problèmes pendant la grossesse et après la naissance de leurs enfants. Pour la direction de l'hôpital, c'était dans ce domaine qu'il fallait agir. L'équipe de santé mentale communautaire du Méridien proposait, me semblait-il, autre chose : une intervention qui pourrait toucher la personne dans sa globalité, sans stigmatiser une difficulté particulière. Les problèmes de diabète pourraient certainement être abordés, si des cas se présentaient chez les mamans. Mais le groupe était ouvert à toutes les mamans présentes à la maternité, et aussi à celles qui étaient déjà parties. C'était un espace où il était permis de manifester sa joie d'être maman mais aussi ses sentiments de solitude, d'angoisse parfois face à la maternité, ses préoccupations par rapport à son corps, à la famille, à l'éducation…, enfin une multitude de soucis qui touchaient presque toutes les sphères de la vie.

Au début, il n'était pas facile de saisir la conception de la santé mentale et les méthodes nécessaires pour animer un tel groupe, mais petit à petit j'ai vu que c'était cela qui convenait à ces femmes, et j’ai acquis des savoirs et une expérience de travail en groupe. Ces compétences  m’ont permis de réaliser ce projet concernant la relation mère-enfant que nous avons développé avec Le Méridien.

Toutefois, la mise en acte de ce groupe n'a pas été chose facile, à cause du contexte hospitalier et plus particulièrement de la situation de l'hôpital César de Paepe qui vivait un processus de fusion avec l'hôpital Français. Ce dernier  avait d'autres modes de fonctionnement et d'autres options sur la santé. Cependant nous avons réussi et nous avons fait une première expérience en 2001. Nous nous réunissions une fois par semaine, moi et Nathalie (de l ‘équipe communautaire du Méridien), ce qui s'est avéré, après un temps, un peu lourd pour nous en termes de disposition de temps. Nous avons alors décidé d'arrêter pour mieux l'organiser, mais ce premier essai nous a permis de constater que notre stratégie d'intervention était appropriée aux nécessités des jeunes mères à la maternité.

Nous avons alors pensé que le dispositif aurait lieu deux fois par mois et que les animatrices du Méridien alterneraient pour co-animer le groupe avec moi. Après chaque rencontre, nous faisions un feed-back de la session à la personne responsable du secteur à l'hôpital. Une petite réunion de préparation s'intercalait entre chaque atelier. Mais les difficultés institutionnelles ont recommencé. Il semble qu’il y avait une certaine réticence de la direction à la réalisation d'un projet mené en partenariat avec une association externe à l'hôpital et, paradoxalement, la réussite de la première expérience avait déclenché un jeu d'influences dans certains secteurs de l'institution qui ont joué contre nous. Néanmoins nous avons pu compter sur quelques alliés à l'intérieur : des directrices, qui avaient bien compris les effets de l'action sur les mères et des professionnelles médicales qui participaient de temps en temps à nos rencontres.

L’espace de paroles pour les mamans en séjour à la maternité de l’hôpital César de Paepe s’est finalement concrétisé en 2004. Deux fois par mois, nous avons co-animé ce groupe qui s’est révélé un lieu tout-à-fait approprié pour aborder des questions de santé mentale dans un cadre groupal de confiance

Outre de donner aux mères des repères externes où elles pouvaient chercher des appuis après leur sortie de la maternité, ce lieu est devenu un espace où les ressources de chacune pouvaient circuler : des mères en aidaient d'autres moins expérimentées, elles se soutenaient dans leurs soucis de santé. Un jour, une jeune maman africaine a appris aux autres comment faire des massages pour le corps des bébés. Dans ce lieu, elles pouvaient parler de leurs insécurités, de la façon de se sentir mieux, de leurs peurs, de leur identité de mères et de femmes, de ce que signifie être femmes immigrées. La maternité étant un moment propice pour penser au futur, mais aussi à ses racines. Les rires et les larmes étaient souvent mêlés.

Les mamans étaient prévenues de la réunion du groupe par les visites dans les chambres que j’effectuais dans le cadre de mon travail quotidien à l’hôpital ; je leur expliquais le sens de la rencontre et les encourageais à y venir. De petites affiches placées dans les couloirs rappelaient aussi l'activité. À l'heure de la rencontre, après le temps des visites, les mamans commençaient à arriver accompagnées le plus souvent de leur bébé. L'espace physique choisi, une sorte de salon au bout d’un couloir,  se peuplait rapidement, ce qui était un facteur facilitateur du dialogue et de la communication. Le discours des mères étrangères pouvait, si nécessaire, être traduit en français depuis l'arabe ou l'espagnol. Parfois, des mamans turques étaient accompagnées de leurs visiteurs, qui pouvaient jouer le rôle de traducteurs. L'infirmière du service nous accompagnait quelquefois, quand des problèmes spécifiques étaient soulevés. Elle pouvait répondre à des questions qui se collectivisaient rapidement et des liens de proximité se créaient entre elle et les mères.

Cet espace communautaire était quelque peu différent des autres groupes parce que les participantes changeaient en général chaque semaine, mais la nécessité pressante d'écoute et de parole des femmes avait fait de ce lieu un espace de confiance : il accomplissait une réelle fonction soignante. Les femmes, selon leurs expressions, se sentaient un peu plus en sécurité après avoir tissé des liens avec leurs voisines de chambre.

L'expérience s'est arrêtée après un an, à cause des mêmes difficultés institutionnelles. Nous avons pris la précaution, la seconde fois, de bien clarifier les objectifs et d'informer chaque fois les directrices les plus proches, du déroulement de l'atelier. Nous avons gagné ces personnes à la cause de l'atelier, mais nous n'avons pas pu convaincre les cadres supérieurs.

C'était une bonne expérience. Nous pourrions encore l'analyser plus en profondeur à la lumière de nos concepts et de notre méthodologie. Ce qui est sûr, c’est que nous serions  partantes pour reproduire une expérience semblable.

Fatima Kaddur Kaddur


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Projet avec des parents concernés par le regroupement familial.

"La parole circule, la souffrance aussi dans ce groupe de parents demandeurs d’asile qui attendent de retrouver leurs enfants restés ailleurs, dans un ailleurs qu’il devient de plus en plus difficile pour eux de se représenter. ... "

« En effet, les images inscrites dans leur mémoire à l’occasion d’un passage, parfois furtif, dans l’actuel pays « d’accueil » de leurs enfants, deviennent, comme les photos anciennes, chaque fois plus pâles, plus diffuses. Ils essayent toutefois, par un effort obstiné, de mobiliser leurs souvenirs et leur imagination pour imaginer leurs enfants, pour saisir leurs changements dans ces lieux étrangers, comme si cette obstination pouvait diminuer les distances, faire tenir les liens.
Par moments, je suis tentée de me sentir démunie à tel point de vouloir partir.  La douleur devient palpable et la tâche pour pouvoir avancer est gigantesque. Un mot surgit par ici et un autre par là, des mots d’encouragement, des petites lumières d’espoir, et même sans espoir, il faut continuer. Les questions viennent en masse : Qu’est-ce qui peut faire fonction soignante ? Qu’est-ce qu’une psychologue peut apporter dans une telle situation ? Quels sont les moments et les espaces propices ? Quelle solidarité est possible dans l’altérité ? Quelle est la parole qui soigne et à quel moment faut-il la prononcer ? »

Ce qui précède est le récit d'une d'entre nous, à l'occasion d'un atelier d'écriture. Elle tente de partager ses sentiments et ceux qui semblent habiter les parents réfugiés, qui vivent dans l'angoisse, face à tant des contraintes pour pouvoir récupérer leurs enfants.
Un groupe de parents concernés par des processus de regroupement familial a été créé à Convivial à l'initiative d'une des assistantes sociales de l'institution. Cette professionnelle, avec une expérience de travail communautaire en Afrique, est bien convaincue de la force qui peut surgir d'un espace groupal, en termes de solidarité et de recherche des sentiers pour s'en sortir. Elle facilite donc, autant qu'elle peut, la création et le maintien de ces lieux collectifs, tout en continuant à suivre les personnes individuellement.
Dans ce cas-ci, la problématique qui afflige ces parents, malgré la grande souffrance psychologique qu'elle contient, ne peut pas, selon elle, être abordée exclusivement par ce biais. La globalité de la problématique oblige à faire des liens constants entre les aspects subjectifs et le contexte. C'est ainsi qu'elle utilise notre méthodologie qui offre la possibilité d'approcher les aspects subjectifs, mais aussi les déterminants sociaux, économiques, politiques, culturels, qui causent la souffrance sociale. Le groupe étant très nombreux, et vu la gravité de certains parcours de vie des parents, elle nous a demandé de la rejoindre pour accompagner ce groupe. Ainsi, nous tentons ensemble de situer ces parents en tant que groupe social, comme un groupe qui peut dégager des dynamiques qui lui sont propres et que nous tentons d'amplifier.
Des émotions provoquées par l'évocation de situations anciennes ou d'événements qui ont eu lieu pendant ces 15 jours, ou encore, par l'écoute du récit de quelqu'un qui vient pour la première fois, trouvent un temps pour s'exprimer dans le groupe. Par ailleurs, nous cherchons de manières de conserver les liens avec les enfants, de faciliter la circulation des savoirs acquis par les parents dans leurs innombrables démarches, afin d'éviter des erreurs parfois irréversibles, et de  sensibiliser des institutions d'appui économique et des décideurs politiques. Au niveau économique, de petites pistes se dégagent.

Quelques parents réussissent la démarche : peu d'entre eux, au compte-gouttes, certes, mais cela apporte un brin d'espoir et le groupe continue. Entre temps, les parents s'aident, se soutiennent, ils acquièrent quelques compétences administratives et une certaine compréhension du contexte d'ici. Ils sont actifs, ils se plaignent, ils revendiquent.
Une réunion a lieu tous les quinze jours, avec une participation d'au moins 25 personnes, et ce groupe est là pour durer car la problématique, au moins à court terme, n'a pas l'air de disparaître.

Namur Corral


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Un atelier de santé dans un collectif d’alphabétisation

Danger ! Ce mot me renvoie à une expérience dans le cadre d’un collectif. Chaque début d’année scolaire, ce collectif s’active à la mise en place d’une programmation d’activités autour de la formation et l’apprentissage du français pour adultes.

A la demande de quelques élèves, la formatrice propose un atelier théâtre… mais les élèves, en majorité des femmes, ont d’autres préoccupations : « t’as vraiment beaucoup maigri, comment t’as fait pour maigrir autant ? ».
Une demande d’animation est formulée à Forest Quartiers Santé et j’y réponds par des ateliers d’éducation à la santé et d’informations sur l’alimentation équilibrée. La pratique régulière d’activité physique est envisagée mais les participantes se plaignent d’un manque d’accès d’un point de vue géographique et financier : « trop cher », « trop loin » et « mixte ». 
Je me suis proposée en tant que travailleur « santé » de rechercher des lieux où on pourrait trouver des réponses.  Elles avaient envie d’aller « en groupe »,  « ensemble » dans un même endroit.  Je n’ai pas trouvé de lieu qui réponde à ces trois critères. Elles ont réuni, de leur côté, des « prospectus »  et des « expériences », de « à quel point c’est cher » et « difficile » à trouver.
L’idée a donc été de créer cet espace.
On a trouvé assez vite quelqu’un qui pouvait donner cours et une salle libre dans le complexe omnisport de la commune. Ne restait plus qu’à obtenir les autorisations. J’ai donc écrit des courriers. Du fait de ma « casquette de travailleur », je trouvais normal que ce soit moi, la plus « mandatée » à écrire un courrier officiel à la Bourgmestre pour demander l’occupation d’une salle.
Un an et demi après, pas de réponse et cette salle de sport est toujours inoccupée…,
A force de « râler » chaque semaine sur le fait de ne pas avoir de réponse, les femmes se rebellent lors d’un atelier et menacent d’aller trouver la bourgmestre pour taper du point et revendiquer l’octroi immédiat d’un espace sportif. Tout à coup, un soulèvement : « ce n’est pas possible », « pas normal », « ça ne va pas »…Je suis dépassée ! Ce groupe, si revendicatif, m’est étranger…
J’avais l’impression qu’autre chose se jouait devant moi,  quelque chose qui me dépassait et me faisait peur. Quelque chose s’est passé : une conscience claire au sein du groupe autour d’un besoin commun: un espace accessible, une identification d’un moyen de revendication directe et un début de planification d’action.
Bien que l’idéal d’autonomie et du passage à l’action soient partagés par tous les participants du groupe, l’intervenant social n’est pas forcément prêt quand ceux-ci se manifestent !
Pour des raisons institutionnelles peut-être, et culturelles sûrement, je propose un délai d’attente : le temps d’une revendication par voie écrite respectant les rouages administratifs (de mes représentations)… le groupe accepte un délai, juste un…
Est-ce d’un accès à l’exercice physique dont il s’agit, ou autre chose ?
J’étais vraiment dépassée et je me disais : « est-ce que le groupe a acquis une façon de s’exprimer ou est-ce qu’elle existait déjà avant ? »  En tout cas, il avait tout à coup « une façon » de revendiquer. Mais pourquoi avant cela, il n’avait jamais rien dit ? Comment les choses se mettaient en place ?

Ce qui me faisait peur, c’est que c’était tout de suite, on va « taper du poing » et que c’était « violent ».  On n’a même pas envisagé d’autres possibilités, une autre façon d’intervenir, de voir, de pouvoir demander quelque chose au politique: « négocier » !
Cette expérience portait juste sur la revendication d’un espace … mais qu’est-ce que cela aurait été pour une autre question. Un moment, on arrive, on interfère dans un groupe et on essaye de mettre en place  quelque chose de « socialement positif »…
Est-ce qu’on n’est pas celui qui va déclencher et qui va amener une forme d’animosité qui « risque » de ne pas forcément être « socialement positive » ?

Et là j’associe le mot « danger » avec le mot « communautaire ».

Une demande a été adressée pour que l’atelier puisse avoir lieu durant les vacances scolaires, le centre de formation étant fermé, les ateliers se sont déroulés dans les locaux de FQS.
Ce déplacement du lieu de rencontre symbolise la distinction que le groupe opère entre l’atelier de santé et tous les autres cours suivis au collectif d’alphabétisation. L’atelier, en lui-même, opère une sorte « d’autonomisation » par rapport au collectif d’alphabétisation : temps différents, lieux différents et participants différents.

 

Comment les femmes en parlent ? :

- c’est un moment et un lieu d’échanges, de paroles et d’écoutes. Une façon de rompre « l’isolement, parce que je suis chez moi toute seule ».
- « on apprend des choses et on parle de tout, de notre santé du corps et du reste… »
- une anecdote de cette dame en colère parce qu’on lui avait dit que l’atelier de l’après midi n’avait pas lieu, elle apprend le lendemain que c’était une mauvaise information… « j’étais fâchée, j’étais chez moi, seule, à m’ennuyer alors que je suis bien ici, je me sens bien quand je viens à l’atelier... ».

Nazira El Maoufik


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Un groupe de mamies, à Convivial

Un groupe de mamies se réunit à l’asbl Convivial depuis plus de huit ans maintenant. Au départ, ce groupe est né de l’envie d’un autre groupe à Convivial, un groupe de jeunes filles, arrivées ici seules et qui se retrouvaient désorientées. On a essayé de les mettre ensemble pour créer du lien, se connaître et s’entraider au besoin. Quelques dames âgées qui ont vu ce projet ont demandé alors à l’assistante sociale : « vous vous occupez des jeunes mais nous aussi, nous sommes complètement perdues dans ce pays ». Elle les a alors invitées, avec quelques autres, à une première rencontre. Une bénévole s’est proposée pour les encadrer. Elles se sont choisi une leader qui organisait les activités avec la bénévole.

Celles qui ne savaient pas lire étaient accompagnées.  Les enfants ou petits-enfants les amenaient.  A ce stade, le seul fait de se rencontrer  et de parler leur faisait plaisir puisque plusieurs se sentaient toutes seules dans cette ville.

Au début, ce qui les a réuni, ce fut le tricot, la couture, le Patchwork.  Ensuite, la cuisine afin d’apprendre les recettes locales. Par après, comme plusieurs ne parlaient pas le français, il a été organisé un cours d’alphabétisation à deux niveaux : un groupe composé des plus âgées qui apprend le Français oral et un groupe qui apprend aussi à lire et écrire. Elles s’encouragent les unes les autres pour cette formation dont l’objectif est avant tout l’autonomisation. La solidarité permet à chacun d’oser, de parler français.
Elles ont même organisé une tontine à l’africaine pour s’entraider.

Après quoi, certaines (celles avec une instruction de base) ont demandé à apprendre des bases d’informatique, pour pouvoir au moins envoyer des E-mails à leurs amis et membres de la famille qui sont au loin.
Enfin, la gymnastique douce a été initiée, d’abord avec une kiné bénévole et dernièrement dans le cadre du programme « sport au féminin », financé par la COCOF.
Le recrutement se fait par le « bouche à oreille », elles en parlent entre elles.  Il y a donc un réel esprit communautaire dans ce groupe.

Le fait de se mettre ensemble leur a procuré non seulement la joie de se retrouver, de partager des expériences mais leurs rencontres ont même généré de petits bénéfices financiers.  N’ayant plus de financements extérieurs pour leurs activités, les membres du  groupe ont eu l’idée de faire ensemble des recettes de cuisine, de préparer un plat (des samoussas) qu’elles pouvaient ensuite vendre et gagner ainsi un peu d’argent.  Avec cet argent, elles achètent le matériel pour les activités, elles paient les sorties (par exemple, au parc de Planckendael) et elles peuvent même organiser une petite fête à l’occasion. 
Un autre élément à relever est le soutien.  Quand une des participantes est malade, les autres vont lui rendre visite. Il y a une ouverture, le fait de se mettre ensemble, le soutien mutuel, l’encouragement pour réaliser certaines choses.

Dernièrement, nous avons initié un nouveau projet avec quelques participantes de ce groupe : un travail autour du récit de vie. Avec elles, nous avons re-parcouru en groupe les principales étapes de leur vie (naissance, vie familiale, exil, vie en Belgique et avenir). Cette dernière question de l’avenir fut particulièrement difficile et douloureuse pour beaucoup car elle évoquait d’autres questionnements fondamentaux sur leur fin de vie. Le groupe s’est donc centré davantage sur la transmission de leurs récits à leurs enfants, à la société belge. Nous envisagerons éventuellement une publication de leurs récits dans cet objectif de transmission. Cette proposition est encore à discuter avec le groupe.

Sosthène Rukundo


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« Exil au quotidien » : un projet avec des demandeurs d’asile, au Centre du Petit Château.

Le groupe s'est constitué autour de la proposition suivante:"Tu es demandeur d'asile, tu séjournes pour l'instant au Petit Château, la situation que tu vis actuellement n'est sans doute pas facile à vivre. Si ça t'intéresse, nous te proposons une rencontre avec d'autres personnes qui vivent une situation similaire à la tienne, dans le but d'échanger vos expériences, vos émotions, vos questions, vos ressources et voir si, ensemble, nous pouvons faire quelque chose pour améliorer la situation. D'autres personnes, qui ne sont pas demandeurs d'asile, mais plutôt des citoyens belges intéressés à s'associer à la démarche, seront également invités à cette rencontre."

C'est ainsi qu'à partir d'avril 1999 (et jusqu’en juin 2000), chaque mois, nous nous réunissions (en moyenne, une douzaine de participants), parfois au Petit Château, parfois au Méridien. La méthodologie mise en pratique dans le groupe est le résultat d'un travail de construction progressive, à partir de références à la fois pratiques et théoriques en éducation populaire (Amérique latine) et en santé mentale. Au départ, on part d'un thème choisi par les participants, d'une difficulté vécue et qu'ils souhaitent partager en groupe. Dans un premier temps, le groupe se scinde en sous-groupes de trois ou quatre personnes et chacun(e) est invité à partager avec les autres une expérience vécue personnellement, en lien avec le thème choisi. Quelques questions guident la réflexion et l'échange ("quelles émotions ai-je ressenties dans cette situation-là? qu'est-ce qui m'a été le plus difficile à vivre dans cette situation?  qu'est-ce qui m'a aidé?").

Un des thèmes choisi par le groupe fut "l'accueil en Belgique". Le temps passé en petits groupes se révélait insuffisant tant les participants ressentaient ce besoin de parler de ce qu'ils avaient vécu. Pour beaucoup, c'était la première fois qu'ils en parlaient. Les contacts avec les assistants sociaux ou l'Office des Etrangers avaient été trop brefs, voire parfois expédiés. Vous dire ici toutes les souffrances entendues lors de ces échanges est difficile. Certaines phrases sont toutefois éloquentes : " quand on est réfugié, il y a un a priori de méfiance; d'ailleurs sur nos papiers d'identité, il est indiqué :"l'individu qui déclare se nommer ...", "à douze dans une chambre, quelle vie privée peut-on encore avoir?"; "je me croyais morte, j'ai pensé au suicide", "on en vient à douter, à penser: "pourquoi suis-je ici? quelle faute ai-je commise?", "la meilleure manière de tuer un homme est de lui apprendre à ne rien faire".
 
Dans un deuxième temps, nous rassemblions les expériences individuelles afin d'en dégager, ensemble, certains traits communs. De toute évidence, le sentiment de dépendance, la non-reconnaissance, le sentiment d'inutilité, l'isolement, l'impossibilité d'entrer en communication faisaient partie de ces traits partagés.

Comme animateurs du groupe, nous nous sommes alors posé alors la question: "comment sortir de toutes ces souffrances? un travail psychothérapeutique est-il possible?  et est-il le plus approprié?" Ces souffrances semblent tellement liées à la situation de dépendance quasi totale dans laquelle ces personnes se retrouvent ici en Belgique. Il nous a alors paru essentiel, pour éviter une trop grande individualisation, voire culpabilisation vis-à-vis de ces souffrances, de les replacer dans le contexte social qui était bien souvent à leur origine, à savoir l'exil, la migration, la politique migratoire en Belgique, etc. Avec le groupe, nous avons donc analysé les facteurs individuels, micro-sociaux et macro-sociaux qui pouvaient aider à comprendre ces vécus douloureux. Ce travail a eu des effets bénéfiques dans le sens où il a permis de prendre du recul et d'envisager des causes sociales (et plus seulement individuelles) à ces difficultés ou ces souffrances.

Mais était- ce suffisant? Dans une démarche communautaire, l'objectif est de repositionner les personnes en tant qu'acteurs sociaux. Il a donc semblé nécessaire de dépasser le champ du discours, de la parole pour aller vers le champ de l'action collective. Il était important pour que ces personnes puissent réellement se reconnaître comme des acteurs sociaux qu'elles ne se limitent pas à se penser comme des acteurs sociaux, mais qu'elles agissent comme tel.

Un des facteurs mentionnés lors de l'analyse du contexte, sur lequel le groupe pensait pouvoir agir, a été choisi. Le facteur "isolement" fut sélectionné et le groupe imagina alors les différentes ressources qui pourraient être mobilisées face à ce problème. Progressivement, un projet émerge des discussions: la création d'un Comité d'Habitants au sein du Petit Château, comme il en existe pour d'autres quartiers en Belgique. De réunions en réunions, le projet s'affine... Pour finalement se concrétiser par la mise sur pied d'un groupe de cinq personnes, se répartissant les rôles de président, vice-président, secrétaire, etc. Etonnement des animateurs qui ne pensaient pas que les choses allaient se mettre en place si vite, d’une réunion à l’autre. Qu’est-ce qui a provoqué le déclic ? Sans doute le profil des personnes engagées dans ce projet n’y est pas pour rien : la plupart ont eu une expérience associative dans leur pays d’origine et étaient déjà sensibilisés à l’importance de ce genre de regroupement pour « faire bouger les choses».

Ce projet - si petit voire insignifiant à l'échelle des institutions de notre politique migratoire - a en réalité eu des effets importants: au niveau du vécu des demandeurs d'asile d'une part, qui pour la première fois se sentaient reconnus, avaient une place et un rôle dans l'institution d'accueil, mais également au niveau des dynamiques institutionnelles et sociales d'autre part: en effet, les demandeurs d'asile se voyaient représentés en tant qu'acteurs, ils avaient de nouveau une place au sein des rapports sociaux de l'institution, ils pouvaient parler, questionner, exiger, et étaient écoutés. Mais l'impact majeur de ce processus qui s'est déroulé au cours de toutes nos rencontres se situe sans doute dans la reprise d'une position de pouvoir dans une situation de dépendance. C'est là que, selon nous, se jouent les articulations entre l'éducation populaire de Paolo Freire et la santé mentale, entre les processus psychiques et sociaux de construction identitaire.

Par la suite, ce projet a donné naissance à la création d’une asbl, Patchwork, qui réunit régulièrement des demandeurs d’asile du Petit-Château et des personnes extérieures autour d’activités culturelles, ludiques, d’échanges, etc.

Nathalie Thomas


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Groupe “ Habitants ” de Saint-Josse

Depuis 1999, ce groupe, composé de femmes d’origine turque, marocaine, italienne et belge, se réunit mensuellement à l’initiative d’un partenariat entre trois associations de Saint-Josse : la Voix des Femmes, le Foyer et le Méridien. Ce qui les a réunies au départ, c’est le fait d’habiter St-Josse. L’appartenance de départ était le quartier mais au cours du temps, elles ont fait venir des amies d’autres communes. Maintenant, ce qui fait appartenance, c’est le quartier et le fait d’être une femme. L’aspect « femme » est très fort, peut-être plus que le quartier.

Au départ, cela n’a pas a été facile de parler de ce projet aux habitants. « Comment leur expliquer ce qu’était la santé mentale communautaire ? » Déjà pour les animatrices, ce n’était pas très clair…. On a simplifié parce que les termes de santé mentale, de travail communautaire, c’était trop compliqué… On leur disait simplement qu’on allait constituer un groupe avec des femmes d’une autre association, pour se connaître, parler, se sentir mieux, pour ensuite pouvoir mieux aider les autres.
Ce qui est formidable, c’est que maintenant, les femmes du Foyer vont facilement seules aux activités de la Voix des Femmes et vice-versa. C’est vraiment grâce à notre groupe que ces passages ont pu se faire. Ca évite l’effet « ghetto » d’un quartier.On peut dire que c’est un effet des ateliers de santé mentale communautaire.
La règle que le groupe s’est fixée est que des nouvelles personnes peuvent intégrer l’atelier chaque année, en septembre ou octobre, et qu’après le groupe reste fermé. Mais on peut toutefois intégrer l’une ou l’autre personne en cours d’année si on pense que ça lui ferait du bien de participer à l’atelier sans attendre le mois de septembre suivant. Il y a un noyau de base de quatre ou cinq personnes qui est là depuis le début. Certaines arrêtent une année si elles travaillent ou étudient et puis reviennent après sans problème, en se sentant à l’aise dans le groupe. Le sentiment d’appartenance est assez fort pour permettre ces entrées et sorties.
Beaucoup de thèmes ont été abordés en neuf ans, parmi lesquels : le sentiment d’insécurité dans le quartier (pour soi, pour ses enfants), la solitude, les relations de voisinage (entre méfiance et solidarité), le Ramadan, la dépression, les relations dans le couple, le bien-être, les liens entre parents et enfants, etc.
Des outils aident à favoriser la parole et les temps d’analyse : des temps d’échanges en sous-groupes, des jeux de rôles, des supports ludiques comme un jeu de l’oie représentant le parcours de la vie d’une famille, des photos, etc. Parfois, selon les thématiques, nous invitons des personnes-ressources extérieures afin d’approfondir certains thèmes. Sur le thème des conflits de couple, par exemple, plusieurs femmes s’interrogeaient sur les changements dans l’attitude de leur mari, changements qu’elles ne comprenaient pas. On a alors fait appel à un sociologue marocain qui est venu présenter l’évolution de l’islam à Bruxelles, les différents courants  présents dans les mosquées,… Cela a eu un effet apaisant de se rendre compte que ce n’était pas seulement elle et leur mari qui vivaient cela mais qu’il y avait des discours qui étaient amenés de l’extérieur. Cela a permis de contextualiser leur vécu, d’en donner une lecture plus générale.

Un élément très important dans ce groupe, c’est la confiance qui existe depuis le début. On n’a jamais eu de problème de méfiance, de confiance trahie, etc.  Et pourtant, certaines participantes avaient peur de ça au début, elles n’osaient pas parler. Et puis, progressivement, elles se sont rendu compte que c’était un endroit protégé. C’est vrai qu’on rappelle à chaque atelier la règle de confidentialité dans le groupe.
En tant qu’animatrices, on essaie également de faire respecter une autre règle qui est le non-jugement : insister sur le vécu singulier de chacun, ne pas jeter la pierre. C’est important de ré-insister souvent sur cette règle pour maintenir la confiance et permettre la parole. Maintenant, elles osent parler de leurs différences, de leur singularité alors qu’avant, elles parlaient d’une seule et même voix. C’est très positif de pouvoir arriver à cela : ces ateliers ont libéré une certaine parole chez ces femmes. Avant, elles ne parlaient pas de leur vie, de leurs problèmes, etc. Maintenant, elles osent en parler, même en dehors des ateliers, quand elles se rencontrent au Foyer ou ailleurs. Souvent, elles cachent leur vécu intérieur, c’est très difficile de dire à d’autres que leur mari les maltraite, qu’elles ont des problèmes avec leurs enfants, qu’elles sont divorcées, etc. La peur du jugement de l’autre est très forte et ce qu’elles ont vécu dans l’atelier, comme espace de confiance, de paroles échangées, leur a permis de prendre la parole ailleurs..
A titre d’exemple, nous pourrions vous parler d’une participante qui a fait un travail énorme grâce aux ateliers. Quand elle est arrivée au Foyer, elle venait de perdre sa maman, elle se sentait rejetée par sa famille élargie, elle était très mal. Elle ne sortait presque plus de chez elle. Quand le groupe a démarré, on lui a parlé de ces ateliers. On lui a dit qu’elle devrait y venir, que ça l’aiderait. Elle, elle n’y croyait pas. Elle voulait une solution à ses problèmes tout de suite. Elle ne comprenait pas que c’était elle qui devait faire un travail sur elle-même, que c’était petit à petit qu’elle irait mieux. Elle est quand même rentrée dans les ateliers de santé mentale communautaire.  Lors des évaluations de ces ateliers, elle disait : « c’est bien, mais moi je suis encore dans mes problèmes, il n’y a pas de solution. » On lui répondait (mais c’était aussi lourd pour nous) : «ce n’est pas du jour au lendemain que ça va aller mieux, c’est toi, c’est avec les autres… ». Et petit à petit, elle a commencé à aller mieux, elle a compris ce qu’était la santé mentale, elle a pu conquérir progressivement son indépendance, elle a repris confiance en elle, elle en veut de plus en plus… Maintenant, elle aide les autres car elle est sortie de sa dépression et peut mieux comprendre ce que peuvent vivre certains membres du groupe. Ca, c’est un exemple formidable de ces ateliers, le parcours de cette femme !

L’atelier sur les évènements du 11 septembre reste également un moment inoubliable de notre groupe. On a choisi d’en parler parce que les femmes vivaient au quotidien des considérations négatives : une a reçu des agressivités dans le tram, une autre avait entendu à la poste ces propos : « ces arabes, ces femmes à foulards, tous des terroristes ». Une autre avait voulu céder sa place à quelqu’un dans le tram et elle s’est vue répondre : « je n’ai pas besoin de vos places, vous les tueurs… ». Tout le monde avait un vécu par rapport à ça. C’était un thème qui a surgide manière spontanée, suite à un événement extérieur particulier. Et c’était important de modifier notre ordre du jour pour aborder ce thème-là.

Quand on a abordé le thème du poids des charges financières, le groupe s’est mobilisé sur une petite action collective. On s’est interrogées sur les choses à faire par rapport à nos difficultés dans ce domaine. Les femmes ont décidé d’écrire une lettre aux différentes agences commerciales qui leur envoyaient des publicités dans les boîtes aux lettres, afin de leur demander de cesser ces envois qui étaient pour elles des tentations à dépenser, à acheter à crédit, etc. Là, il y a eu une action en dehors du groupe et ça a aidé les femmes qui étaient en situation de surendettement.
Il y aussi d’autres effets, moins visibles au premier abord. Par exemple, le fait que les femmes font beaucoup plus de choses ensemble qu’avant (aller au hammam, partir en week-end, aller au marché ensemble, etc.). Elles se mobilisent davantage et sans avoir besoin de nous. Pour nous, c’est un effet des ateliers, qui vient après plusieurs années.

Le fait que les animatrices chargées du projet soient restées en place depuis le début jusqu’à aujourd’hui est un facteur important de réussite. Elles ont pu suivre la formation en entier, et s’investir dansce projet. Des liens de confiance se sont créés entre elles et les femmes, au fil du temps. Ce groupe a trouvé un espace qui lui est propre, un espace où les femmes peuvent parler, discuter en confiance, ensemble. Une solidarité s’est créée entre nous, participantes et animatrices.


Zohra Othmani,
Béatrice Muratore
et
Nathalie Thomas.

 

 

Témoignages des participantes, relevés lors des évaluations des ateliers :

- je me rends compte que je ne suis pas la seule à vivre ces choses-là
- c’est la première fois que je parlais de ça à d’autres
- ça aide à relativiser, à se déculpabiliser
- c’est important d’être écouté
- on accorde de l’importance aux sentiments, aux émotions
- le petit déjeuner partagé ensemble avant chaque atelier est important
- dans les sous-groupes, c’est bien car même ceux qui ne parlent pas facilement peuvent s’exprimer
- on parle en confiance car on sait que ça ne sort pas du groupe
- dans ce groupe-ci, on ne m’a pas agressée (verbalement), alors que dans d’autres groupes ça arrive.
- je me sens plus forte face à mes problèmes qu’avant (avant je me considérais comme faible ; après avoir entendu les autres, je vois que c’est normal d’avoir des faiblesses)
- j’ai acquis plus d’aisance en groupe (savoir écouter, échanger) avant je détestais les contacts humains
- si j’avais vécu ce groupe avant, j’aurais été plus forte dans ma vie, je n’aurais pas vécu cette solitude (subir sans rien dire)
- ce groupe, c’est un endroit où je sais que je peux  aller
- j’ai appris que j’avais une bouche pour me défendre
- parler de ce qu’on vit, de ce qu’on ressent, on ne le fait pas ailleurs
-   les autres me disent que je vais mieux, ça me fait plaisir ».
- je sens que je peux aider les autres quand ils souffrent (j’ai été dedans, je peux en parler)


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Un groupe de femmes immigrées latino-américaines réunies autour du récit de vie.

Comment vivre l’exil sans perdre son âme ? Telle pourrait être la question-clé qui nous a réunis au Méridien, un soir par mois, pendant plus de deux ans (2004-05), sept femmes latino-américaines et trois animateurs, dont deux latino-américains également. Progressivement, un espace de confiance, de chaleur, de réconfort réciproque, de convivialité, de recherche collective s’est créé. La sauce a vite pris, comme on dit.

La recette ? Je l’ignore, mais je pense qu’on avait quand même quelques ingrédients de base de qualité et qu’en les mélangeant, on devait sans doute obtenir une délicieuse mixture. En parlant de mixture, je pense à la mixité  du groupe : des femmes venant de pays différents, avec des origines sociale et géographique différentes, avec des trajectoires différentes, des statuts différents, des raisons d’exiler différentes, et toutes ces différences ont pu se dire, s’exprimer, simplement ou parfois douloureusement dans cet espace du mercredi soir au Méridien.

Des temps et des époques différentes. Dans cet espace, nous voyageons constamment de l’individuel au social, du singulier au collectif, à la recherche des facteurs protecteurs pour faire face aux difficultés actuelles. Les échanges se font en espagnol et ils ont lieu en soirée, une fois par mois. Divers supports aident à raconter sa vie : la présentation de son prénom, le dessin de sa trajectoire de vie, etc. Chaque participante est ainsi invitée à dessiner son parcours de vie en y situant les personnes et les évènements importants pour elle. Cette trajectoire est ensuite socialisée en la présentant aux membres du groupe. A la fin, en échange, en « cadeau », chacune reçoit un retour des autres sur son histoire à travers des photos choisies et commentées. L’ensemble du travail étant enregistré et retranscrit, chaque récit a été repris sous forme d’un livret et donné à chacune. L’expérience a été forte, mobilisant émotions, souvenirs parfois douloureux, ressources inespérées. Les récits des unes étant comme les miroirs des récits des autres.

Des histoires se sont croisées. En dessinant sa trajectoire de vie, chacune a fait état des difficultés rencontrées, des évènements heureux et malheureux qui ont jalonné son existence, des faiblesses et des ressources qui l’ont aidée ou lui ont manqué. Chacune par son propre chemin, mais chacune sachant très bien par où allait ce chemin. Souvent, il y avait l’amour au bord de ce chemin, l’amour de soi, de sa personne qui a empêché de sombrer dans le trou noir de l’anéantissement, mais surtout l’amour des autres, un amour qui a servi de boussole quand les points de repères n’étaient plus au rendez-vous, quand l’étranger, l’étrange, les submergeait, quand l’identité se rompait en mille morceaux.
Pour certaines, ce fut « aller de l’avant, à n’importe quel prix », sans se retourner, pour ne pas pleurer sur son passé. Avancer, avec force, énergie, travail, douleur.
Pour d’autres, ce furent davantage des ressources collectives qui les ont aidées. « Ensemble, nous pouvons ». Découvrir le pouvoir du groupe, du collectif. Se rendre compte que seule, on ne peut pas grand chose, surtout quand on est en position d’inégalité sociale. Etre sans-papier, vivre en clandestinité. N’être personne là où l’on vit.  Mais qu’ensemble, on peut peut-être déplacer un petit peu les montagnes, si grosses soient-elles.
C’est vrai que parfois, il vaut mieux creuser un tunnel pour traverser une montagne. Un tunnel qui reliera deux mondes, comme une passeuse de mondes.
Passeuses de mondes… Je crois que nous l’avons toutes été un peu dans ce groupe. L’espace créé certains mercredis soirs nous a permis de passer d’un monde à l’autre. Et, au milieu de nos doutes, nos colères, nos interrogations, nos émotions partagées, je crois que toutes nous avons pu reprendre à notre compte un peu de l’histoire de l’autre et lire notre propre histoire avec les yeux des autres. Ces regards croisés sur les destinées ont été, à mon avis, un réel travail de santé mentale communautaire. Un travail où il n’y a plus d’expert et de patient mais où chacun est expert à tour de rôle, un travail où les savoirs s’élaborent progressivement à partir des expériences de vie, un travail où le sens des raisons d’ « être ensemble » se construit entre tous, un travail qui allie moments d’implications et de prise de distance, qui allie parole singulière et histoire collective.

Le récit de vie permet au sujet de se réapproprier son histoire par une narrativité socialisée, à laquelle il donne sens dans un rapport aux autres et à l’Histoire. Et, comme le souligne la sociologue Annemarie Trekker, auteur du livre « Les mots pour s’écrire. Tissage de sens et de lien » (1), « dans cette perspective, loin de constituer un repli identitaire, le récit de vie apparaît comme un outil de lutte, à la fois subversif et créatif, contre les dérives totalitaires et manipulatrices de la mondialisation et contre les communautarismes sectaires ».

Nathalie Thomas et Namur Corral

 

 

Témoignages des participantes à ce groupe :

Concernant leurs motivations au départ :
- Je suis venue avec l’idée de partager des expériences et de récupérer un peu le passé
- Je suis venue avec l’envie d’écouter parler en espagnol avec l’accent latino, avec des paroles propres à nous, un accent comme le mien, une forme particulière de dire les choses Je suis tellement dans la culture belge maintenant que je perds mes racines et pourtant je n’ai pas de racines ici non plus. C’est horrible.
- J’ai voulu un peu de compréhension, qu’on prenne soin de moi. Je voulais quelqu’un qui me soulage dans ma langue.
- J’avais la sensation que je n’avais rien à raconter, que j’étais vide en comparaison aux histoires des autres, que je n’avais pas eu des expériences aussi dures.
- Je suis venue voir si toutes avaient eu la même manière de s ‘adapter à la culture belge, si elles étaient aussi seules que moi, si elles cherchaient à avoir des amis, si elles les avaient encore. Je me sens toujours seule.
- Je suis venue avec de la méfiance. Les aspects de « communauté latina » me faisaient peur ; j’avais peur de raconter des choses de ma vie privée dans un groupe latino. La vie de chacun est une chose tellement intime qu’on ne peut en parler qu’à ceux en qui on a confiance.
- Je suis venue ici pour trouver des solutions à mes problèmes.
Dans le passé, je n’avais pas eu de bonnes expériences de groupe, j’avais donc pas mal de méfiance au début. Dans ces autres expériences de groupe, j’y allais une fois, deux fois et je ne me sentais pas bien. Etre dans ce groupe-ci a été quelque chose de génial pour moi parce que c’est non seulement se sentir bien avec une personne ou 2, mais c’est se sentir bien avec tout le groupe. Et ça, c’est difficile de le rencontrer !
- Avant de venir, je lisais un livre sur l’exil. J’ai dû m’arrêter. Le livre était trop dur et je n’ai pu le lire seule. Je me suis dit : « il faut que je partage ça, que j’entende des expériences similaires pour voir comment d’autres ont pu les surmonter ».

 

Qu’ont-elles trouvé dans le groupe ?

- Des paroles fermes, profondes, la satisfaction d’avoir pu et d’avoir eu la force de partager mon passé, sans revivre les douleurs ressenties au moment de l’avoir vécu.
- La confrontation avec d’autres expériences, la partage de ces expériences : pour moi, ça a été quelque part un processus de reconstruction de la confiance.
- Le sens de la lutte pour construire un monde plus juste, plus solidaire, à travers l’engagement politique.
- J’ai appris à valoriser le fait que j’ai eu de la chance, j’ai appris l’humilité.
La satisfaction de voir des choses qui nous identifient toutes ; par exemple, la manière d’éduquer les enfants en Amérique latine.
- J’ai retrouvé mes racines ; mais j’ai aussi compris que nous ne pouvons pas rester attachées à nos racines parce que nous pouvons faire des racines dans d’autres lieux.
- C’est la première fois que j’exprimais tous mes sentiments tels quels, pas par morceaux mais comme un tout. C’est parce que j’ai trouvé de la confiance, que je savais que ce que je disais resterait dans cet espace. Je suis très heureuse d’avoir pu rencontrer un groupe avec ce niveau de confiance.
- Au début j’ai pensé : »non, ce qui est à moi est à moi, c’est trop intime, je ne vais pas pouvoir en parler. Il faudrait une confiance extrême en chacune pour pouvoir parler de ça ! » J’ai pensé plusieurs fois arrêter le groupe et puis la sincérité des récits des autres m’a animée, m’a donné du courage pour poursuivre.
- Il y a des phrases dites par d’autres qui m’ont touchée et qui m’ont aidée à délier beaucoup de nœuds de mon passé, de ma vie. Par exemple, comment faire pour vivre dans le présent sans penser au passé ? Pendant des années, j’ai vécu au présent mais en pensant au passé. Je pensais sans cesse à ma famille, à mon pays, même si géographiquement je me trouvais dans un autre lieu. Ou encore : comment vivre le changement de lieu comme une richesse et non pas comme une perte ?
- Certaines expériences m’ont permis de retrouver un sentiment qui était gardé en moi et qui m’a fait souffrir pendant plusieurs années.
Chaque récit était unique, profond et admirable. Avec des moments très émotifs. Beaucoup m’ont fort touchée personnellement.
- J’ai été impressionnée de voir le courage que chacune avait eu de raconter son histoire, la force de caractère pour sortir de toutes les difficultés.
- Savoir que je ne suis pas la seule à avoir vécu ça !
- Je sentais un engagement envers ce groupe, une responsabilité, comme si je contribuais à construire quelque chose, mon avis comptait, rien n’était imposé. Je me sentais écouté, je sentais que mon expérience valait, était utile à d’autres.

(1) Ed. L’Harmattan, 2006.

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