dossier_débats Déclaration

 

« L’existence humaine ne peut être muette, silencieuse, ni se nourrir longtemps de fausses paroles, il lui faut ces paroles authentiques avec lesquelles l’homme transforme   le monde. Exister humainement, c’est dire le monde, c’est le modifier. (…) Le dialogue exige une grande confiance dans les hommes. Une foi dans leur pouvoir de construire et de reconstruire, de créer et de re-créer. Une foi dans leur vocation au plus-être, qui n’est  plus le privilège de quelques élus, mais le droit de tous les hommes.»

Paolo Freire                   

        
Le collectif « Pratiques en santé mentale communautaire » est composé d’une quinzaine de professionnels du secteur social et de la santé mentale travaillant dans les quartiers populaires de Bruxelles. Ce collectif est né à partir d’un projet de santé mentale communautaire développé par le service de santé mentale Le Méridien.

Le Méridien est un service de santé mentale ambulatoire, né dans le giron du courant anti-psychiatrique des années soixante et de la psychiatrie sociale. Il est situé dans la commune de Saint-Josse-Ten-Noode, une des communes les plus pauvres de Bruxelles. Les quartiers qui la composent hébergent, comme la majorité des quartiers populaires bruxellois, des populations diversifiées au niveau social, culturel et économique. Sur ces espaces co-habitent en effet des populations issues des classes moyennes et populaires ainsi que des populations migrantes venant de divers endroits du monde (Maroc, Turquie, Pologne, Albanie, Afrique centrale, etc), vivant souvent dans des conditions précaires au niveau socio-économique.


Par souci de cohérence avec les principes fondateurs des services de santé mentale, le Méridien, créé en 1989, a rapidement mis en place, à côté des consultations de guidance et de psychothérapie, une équipe communautaire chargée de développer une démarche abordant la santé mentale par un autre biais que la pathologie. En effet, dans ces quartiers populaires, les problématiques rencontrées dans les consultations dépassent en général le cadre d’un travail thérapeutique classique : problèmes de logement, de non-emploi, d’exclusion sociale, etc. Notre démarche envisage donc une conception de la santé mentale qui dépasse la psychiatrie tout en l’incluant dans son champ : il s’agit de tenir, par des pratiques concrètes et un souci de santé mentale, une vision politique des subjectivités.

 Le projet de cette équipe communautaire s’est inspiré des principes développés par Paulo Freire, pédagogue et philosophe brésilien, qui dans les années soixante fut l’initiateur du courant de l’éducation populaire. Ce courant, qui a fortement influencé les mouvements sociaux présents en Amérique latine dans les décennies 60-70, visait à rendre une communauté capable de s’organiser et d‘agir sur ses conditions d’existence. Dans la conception de Freire, l’homme est un sujet en interaction avec les autres humains et la société. Sa méthode de conscientisation critique vise à apprendre aux personnes dominées à lire le contexte dans lequel elles vivent, à comprendre les rapports sociaux dans lesquels elles s’insèrent et les structures qui sont sources d’inégalité sociale. Il s’agit aussi  de rechercher les causes historiques et sociales des situations douloureuses et à développer des actions pour transformer cette réalité sociale. C’est autour des principes philosophiques qui sous-tendent cette pensée que nous nous sommes réunis au Méridien.


Un autre principe-fondateur de notre démarche communautaire est le rapport aux savoirs : la conviction que toute personne possède des savoirs, y compris dans le champ de la santé mentale. Nos méthodologies accordent une place privilégiée aux savoirs expérientiels (les savoirs issus de l’expérience quotidienne) et tentent de les mettre en dialogue avec les savoirs plus théoriques. Il s’agit en fait de favoriser la création par les personnes concernées de savoirs qui leur soient propres et d’actions adaptées à leur contexte.

L’originalité de la démarche réside dans l’application de la méthodologie d’éducation populaire dans le champ particulier de la santé mentale. Une part importante du travail de groupe est en effet centrée sur l’élaboration des expériences de vie personnelles, familiales et communautaires, sur la mise en place d’espaces de paroles et de narration. Des espaces pour se dire, pour être écoutés par d’autres et reconnus dans son histoire à la fois singulière et collective. Autour de cette mise en tension « de l’individuel et du collectif », nous avons imaginé une méthodologie qui permette le passage d’un travail de développement personnel vers des actions collectives, un passage du « je » vers un « nous » groupal, puis vers un « nous tous », les êtres humains. Cette méthodologie est explicitée dans la rubrique «ressources, outils » de ce site. Il va de soi que cette méthode nous sert davantage de repères communs, de finalités partagées que de guide méthodologique formel.


Parmi ces finalités partagées, on retrouve la visée politique de la pensée de Freire : une conception de l’homme, et de la vie en général, comme un système dont les parties – la santé, l’éducation, l’économie, …- sont interdépendantes ; un processus de développement personnel et collectif qui passe par la prise de parole, la conscientisation, l’action collective et le changement social. Au cours de nos pérégrinations intellectuelles et méthodologiques, nous avons retrouvé ces finalités dans un outil qui nous sert aujourd’hui de référence au sein du Collectif, à savoir la grille de José Bengoa. Celle-ci est également détaillée dans la rubrique « ressources, outils ». En nous invitant à circuler à travers quatre axes de travail en groupe (identité, modernité, participation et changement social), Bengoa concrétise nos intentions d’articuler souffrances singulières, problématiques collectives et actions de changement social.


A côté de ces inspirations latinoaméricaines, nos pratiques puisent également leur sève dans les racines de l’histoire des luttes urbaines européennes et belges en particulier. En effet, dans les années 60-70, un vaste courant de luttes sociales urbaines se développait un peu partout en Europe. A Bruxelles, d’importantes mobilisations citoyennes vont lutter afin de sauvegarder certains quartiers menacés de destruction pour cause de spéculation immobilière. La lutte dans le quartier des Marolles en 1969 est souvent cité comme un exemple marquant de ces mobilisations citoyennes. Le quartier nord de Bruxelles, à Saint-Josse, a également connu une telle expérience: celle du Comité de Quartier Botanique qui s’est battu durant 13 années contre un plan d’aménagement prévoyant de démolir les maisons situées sur ce territoire pour y construire des logements de standing et des bureaux. Ces expériences privilégiaient la stratégie du renversement des rapports de force et l’appropriation par les citoyens d’une part du pouvoir.

Notre conception du travail communautaire s’enracine résolument dans cette histoire sociale de Bruxelles et dans cette conception qui relie clairement travail social et luttes politiques.

A côté de ces antécédents sociaux, on peut considérer qu’un des premiers antécédents historiques de la santé communautaire réside dans la déclaration d’Alma Ata proposée en 1978 par l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Cette déclaration soulignait l’importance d’une approche globale de la santé et réaffirmait le droit à la santé pour tous comme un objectif social fondamental. Elle insistait également sur la nécessaire participation individuelle et collective des citoyens à la planification et la mise en œuvre des soins de santé qui leur sont destinés. On retrouve ensuite, une vingtaine d’années plus tard, une définition de la santé qui sous-tend parfaitement le concept de santé communautaire ; il s’agit de celle proposée par l’OMS en 1986 dans la Charte d’Ottawa [1] : la santé n’est « pas seulement l’absence de maladie, mais également la possibilité pour un individu ou un groupe de réaliser ses aspirations, satisfaire ses besoins et évoluer avec son milieu ». La santé communautaire se développera notamment sur le terreau de cette conception de la santé qui dépasse largement le domaine sanitaire et prend en compte les déterminants physiques, sociaux, économiques et culturels.  La Charte introduit la notion de « promotion de la santé » en développant diverses stratégies d’amélioration de la santé, dont une de ces stratégies est l’action communautaire.


Pour nous, cette notion de « promotion de la santé » est importante car elle exprime bien ce qui est visé à travers nos actions communautaires : non pas réduire l’incidence de pathologies dans une population-cible (prévention) mais plutôt tenter de conférer à une population les moyens d’assurer un plus grand pouvoir sur sa santé et ses déterminants (emploi, logement, relations sociales, etc.).


D’autre part, on assiste actuellement à une ouverture du champ de la santé mentale vers la notion de « souffrance sociale ». Ce terme désigne diverses formes d’injustice sociale mais aussi la façon dont les individus en font l’expérience. Il s’agit d’une souffrance qui, sans relever de la maladie mentale, affecte l’individu dans sa capacité psychique à tenir sa place dans la société. A travers elle se manifestent des dysfonctionnements sociaux actuels tels que la compétitivité et la rentabilité à outrance, l’exclusion des plus faibles, la « lutte des places », l’effritement des systèmes de solidarité collective, etc. 


Cette conception invite à une réorganisation des rapports entre la santé mentale et le champ social ou politique, à une ouverture au décloisonnement des disciplines, à des questionnements qui sont aussi ceux portés par notre Collectif.

« La santé mentale peut être définie comme la capacité de vivre et de souffrir dans un environnement donné et transformable, sans destructivité mais non pas sans révolte. »                                    

Jean Furtos

 

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[1] La première Conférence internationale pour la promotion de la santé, réunie à Ottawa, a adopté le 21/11/86 la « Charte d’Ottawa » en vue de contribuer à la réalisation de l’objectif de la santé pour tous d’ici à l’an 2000 et au-delà.