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Fragments pour soutenir une intention et un désir de travail communautaire…


1. Fragment et rhizome 

Paradoxe… Comment des « fragments », qui évoquent plutôt l’épars, la dispersion, pourraient-ils arguer de « soutenir » de manière quelque peu cohérente une dynamique communautaire?  Proposons oui, mais alors en accompagnant cette pensée de la logique du rhizome développée par  Gilles Deleuze et Félix Guattari (Rhizome in Mille plateaux, Les Editions de Minuit, 1980) : Ainsi, Le rhizome est cette tige souterraine vivace plus ou moins allongée, ramifiée ou non, pourvue de feuilles réduites à l'état de très petites écailles, émettant chaque année des racines adventives et un bourgeon apical qui donne naissance à une tige aérienne, légèrement enfouie dans le sol dans lequel elle pousse horizontalement ou affleurant la surface…. Pour Deleuze et Guattari la métaphore est intéressante dans la mesure où « le rhizome est un système a-centré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d'états. Un rhizome ne commence et n'aboutit pas, il est toujours au milieu, entre les choses, inter-être, intermezzo.» 

Les auteurs l’opposent à la métaphore de l’arbre : « L'arbre est filiation, mais le rhizome est alliance, uniquement d'alliance. L'arbre impose le verbe "être", mais le rhizome a pour tissu la conjonction "et... et... et... ". Il y a dans cette conjonction assez de force pour secouer et déraciner le verbe être. (...) Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l'une à l'autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui les emporte l'une et l'autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse au milieu. »

Le rhizome connecte entre eux des points quelconques, dimensions et directions mouvantes, même si l’unité d’ensemble persiste, il s’agit d’un agencement d’espaces non hiérarchisés que l’on ne peut centrer ni clôturer. Le rhizome a toujours un milieu par lequel il pousse et déborde. Cette métaphore peut nous aider à toucher aux questions et aux notions: de  nomadisme, de connexions aléatoires et plus ou moins horizontales, ainsi qu’aux principes d’hétérogénéité et d’hétéroclite qu’il est possible d’associer au travail communautaire. Ainsi, une organisation rhizomatique de la connaissance et/ou de la reconnaissance est une méthode qui propose un agir particulier et une résistance originale contre les modèles de savoirs et d’actions hiérarchisés, représentatifs et oppressifs. Cette méthode procède par : « variation, expansion, conquête, capture, piqûre » et par fragments légèrement connectés qui peuvent s’associer de manière durable ou provisoire, révocables à tout moment. Cqfd.

 

 

2. Paysage 

Prenons la relation, qu’elle soit duelle ou collective, groupale et même individuelle (de soi à soi), comme un paysage traversé de jeux de forces – dedans-dehors ; vitesse-lenteur - des vecteurs, des traverses. Des conjonctions, des connexions, un paysage qui bouge et se transforme chaque fois, naît de ces combinaisons et associations multiples. Prenons le paysage relationnel, non pas comme une métaphore, mais  comme une réalité possible et composable, réalité qui émerge chaque fois, résulte, de manière imprévisible et inopinée…. Réalité qui pourrait se dire avec Miguel Benasayag : « compossible ».

 

3. Commun

Commune, communiste, communard, communauté, communautaire… l’impossible communauté… pas de définition… mais des « sens » à accompagner. Avec tous ceux qui ont déjà réfléchi la question, pourquoi pas, et ré-ouvrir à notre manière les controverses: communauté perdue, émancipée, protégée…  communauté locale, d’intérêt, d’identité… communauté épistémique, initiatique, désœuvrée, inavouable… 

Bon, un arrêt plus long peut-être près du philosophe R. Esposito qui ouvre les racines étymologiques et notamment latines du mot : communitas désigne l’espace du commun, l’être en commun, l’être ensemble… dans ce sens, ce n’est pas une identité, un état ou un attribut. La traduction latine du « cum munus » donnerait en français le « avec » ou « ce qui lie » pour « cum » vu comme un exposant, il nous met les uns devant les autres, c’est un « à l’égard de », un « avoir à faire avec ». Avec quoi ? Avec le « munus » c'est-à-dire une charge, une dette, un devoir, un manque …

Il s’agirait alors pour une communauté de prendre en charge collectivement ce manque, d’y « faire avec »… Une communauté serait donc un ensemble d’individus unis non pas par une propriété, une identité commune mais par une charge, une dette, un manque. De ce point de vue, dans la communauté, ce n’est pas un principe d’identification que les personnes trouvent, mais plutôt une « extranéité » (une « extériorité intime » dirait G. Agamben) qui les constitue comme manquant à eux-mêmes, qui les contraint à sortir d’eux-mêmes, à s’exposer. Autre arrêt, facultatif toujours, mais intéressant, avec Daniel Colson, où, puisé dans son lexique de la pensée libertaire (biblio-essai, 2001), le mot « commun » est dit comme un « plan de réalité » et d’existence durable ou provisoire, révocable à tout moment de toute façon, que des forces autonomes font exister par leur association (économique, politique, ludique, amoureuse, etc…).

Un syndicat, une librairie, une coopérative, une équipe de foot ou une relation amoureuse, est un agencement commun, mettant en œuvre un projet et un être collectif communs à ceux qui s’associent librement pour le faire fonctionner. Toute association ou être collectif résultant de cette association est un être ou une force autre et plus puissante que les forces qui, en s’associant, contribuent à son existence. Elle repose entièrement sur la confiance, puisque chacun est libre de la défaire dès qu’il le désire pour fonder comme il l’entend une autre association lui convenant d’avantage ou lui paraissant plus utile. (…) Le commun n’est ni un cadre (salle d’attente, cage d’escalier…) ni un outil. S’il est plus que les forces qui le composent, il ne leur est jamais extérieur puisqu’il provient de leur association et qu’il n’existe pas sans elle. S’associer (en amour comme en politique ou dans toute autre activité) c’est accepter de se transformer à l’intérieur de cette association, c’est courir le risque de devenir un être différent (pour le meilleur et pour le pire). 

Encore un arrêt chez Miguel Benasayag (« Eloge du conflit », la découverte, 2007) pour qui « le commun ne s’exprime que comme tendance dans chaque phénomène, nous obligeant à reconnaître qu’aucun niveau de réalité n’est une unité tout à fait autonome, fermée sur elle-même, sans rapport avec le monde ni avec le paysage. » L’auteur développe aussi l’idée que le commun, et d’ailleurs toute forme d’existence, est lié de manière fondamentale et créative au conflit : « le commun n’est en rien opposé au conflit, au contraire : c’est au travers du devenir propre au conflit que le commun existe en toute chose, et fait exister toute chose. Il est dans un rapport fondateur à l’existant. » La réalité est complexe et contradictoire. Le commun est à construire. Le commun à construire est contenu dans chaque conflit.

 

4. Multiple

Continuons avec M. Benasayag. « La pensée de la multiplicité et du conflit part de la base que les points de vue opposés dans un conflit possèdent chacun une raison suffisante : aucun n’est pure aberration. (…) Pour accéder à ce qu’il y a de commun dans un conflit, il y a toujours construction du commun dans, pour et par les situations que le conflit fait émerger. »

 

5. Ensemblité

Cette notion inventée pourrait tenter de requalifier le notoire  « vivre ensemble » en le bousculant un peu de toutes ses formes…. Parce que : qui vit ensemble ? L’être n’est-il pas nécessairement collectif :  de  "clan" à « couple » et  "compagnie" en passant par: ethnie, classes sociales, voisins, famille, parenté, culture, collectivité, association, corporation, congrégation, corps, église, phalanstère, kolkhoze, kibboutz, groupe, nation, tribu, confrérie, secte, cartel, trust, holding, mutualité, fédération, milieu, établissement, société, collège, comité, commission, lobby, organisation, alliance, ligue, parti, fraternelle, comité, coalition, affinité…

 

6. Co-construction

 Que serait une petite communauté, ou association de personnes, qui envisage son existence, temporaire ou durable, du  point de vue de la démocratie … disons la plus « directe » possible ? Tentative de réponse avec P. Ricœur : cet auteur propose que l’on puisse considérer un « collectif » comme « démocratique » s’il se reconnaît traversé de contradictions, de conflits et se donne pour objet de les exprimer, de les analyser, d’en débattre et ensuite d’organiser collectivement des orientations ou des décisions, elles-mêmes temporaires et ré-envisageables. En allant plus loin, on pourrait dire qu’une association de personnes s’organisant autour d’un rapport démocratique viserait une co-construction permanente de son existence même et des « sens » qui y sont associés. Coopératif d’emblée, ce type de groupe se donne alors pour dynamique de travail de co-exprimer les vécus, de les co-analyser, de  débattre en commun et de co-décider… on pourrait appeler cette dynamique une co-construction de sens. Habermas nous aide aussi, dans cette optique, en parlant d’une conception pragmatique de la communication, c'est-à-dire que « communiquer » ce ne serait pas « transmettre » des informations, mais bien plutôt entrer en interaction, co-construire du sens, co-interpréter et interagir avec l’autre. En assumant de manière dynamique les conflits, vu comme « tension et rencontre » à la fois, et en excluant ainsi tout recours à la force transcendante (droit, valeurs, morales), on complique sans doute les données classiques et dominantes mais on ouvre des espaces, des écarts ou le dialogue peut alors être envisagé comme espace d’intercompréhension, de connaissance et de reconnaissance voire même d’inter-incompréhension. Plutôt que la constitution de groupes cohérents, il résulte de cette manière d’ouvrir les espaces collectifs, une sorte de co-errance, assumée, multiple, profuse et … anti-dépressive !.

 

7. Habiter

« Plein de mérite, mais c’est poétiquement que l’homme habite la terre », c’est soutenu par ce vers de Hölderlin que nous envisageons de parler d’habitant… l’habitant peut tout aussi bien être un nomade, un professionnel de la santé, un voisin… l’habitat est un rapport au monde et au langage qui permet de formuler – fabriquer sa façon d’être-collectif-singulier au monde… C’est pour cette raison que l’habitat est envisagé comme essentiellement poétique puisque c’est de cette façon que s’invente un rapport aux choses, au monde, aux autres et à soi-même… en accompagnant les mots qu’on a fabriqué et qui permette de penser… (c’est le cri de Deleuze, rappelé par Isabelle Stengers : « nous avons besoin de penser ») conquête permanente, ce type d’expérience de pensée et d’échange permet des formes d’interventions associatives et émancipatrices dans la réalité. Ainsi par exemple, comme le rappelle Etienne Klein (philosophe des sciences et physicien) : le scientifique ou l’expert sait des choses, doit tenter de les transmettre avec clarté mais, aussi, nous dire ce qu’il pense de ce qu’il sait. Cette relation particulière entre savoir et pensée peut s’envisager comme une façon poétique d’habiter le monde. L’habitat ne peut être que poétique (sinon il n’est qu’  « abritat ») et nous sommes tous des habitants… habitant l’impossible communauté.

 

8. Reliance

En s’appuyant sur les travaux de Marcel Bolle De Bal qui a fortement contribué à déployer ce concept de « reliance », nous pouvons parler de l’expérimentation communautaire comme d’une dynamique puisant une grande partie de ses ressources et de son énergie dans les questions que touchent cette notion. Depuis les carences, ou malaises, de liens entre les personnes, « manque de liens humains », « foule solitaire », « solitude collective », … Jusqu’au désir et au besoin de reliance, issu de ces carences-malaises,  l’idée communautaire « est plus qu’une simple mise à l’épreuve de l’utopie qui la nourrit : elle est une occasion privilégiée d’apprentissage individuel et collectif. »  Dans les dictionnaires classiques, le terme « relier » fait référence essentiellement à des choses ou des idées. Dans le développement de son concept, M. Bolle de Bal précise qu’il s’agit d’un acte ou d’un état où, au moins, une personne humaine est directement concernée, qu’il s’agisse d’une liaison de soi à soi, de soi aux autres ou de soi au monde. Face à la déliance ou la désintégration des liens humains qui fondent du malaise et notamment du malaise mental, la reliance serait moteur et promoteur de santé mentale.

 

9. Ouverture

Première phase d’une opération dans laquelle on coupe les tissus (chirurgie) ; le fait de rendre praticable, utilisable (ouverture d’une route) ; qualité de l’esprit ouvert (ouverture d’esprit) ; premier essai en vue d’entrer en pourparlers ; solution de continuité par laquelle s’établit la communication ou le contact entre l’extérieur et l’intérieur ; espace libre, vide dans une paroi ; voie d’accès, moyen de comprendre. (définitions du Robert, extraite par M. Bolle De Bal à la fin de son livre : « la tentation communautaire », 1985)

10. Mots

Les mots sont des fictions collectives susceptibles de nouvelles naissances (naît- sens : il naît du sens si on frictionne-« fictionne » les mots entre eux ou encore sur eux-mêmes). C’est en cela qu’ils fabriquent et accompagnent nos expériences de pensées et transforment nos réalités. Défigurer et refigurer en permanence les paroles  « C'est alors qu'enseigner l'art de résister aux paroles devient utile, l'art de ne dire que ce que l'on veut dire, l'art de les violenter et de les soumettre.  Somme toute fonder une rhétorique, ou plutôt apprendre à chacun l'art de fonder sa propre rhétorique est une œuvre de salut public. (…) Il faut à chaque instant se secouer de la suie des paroles… et le silence est aussi dangereux dans cet ordre de valeurs que possible. Une seule issue: parler contre les paroles.  les entraîner avec soi dans la honte où elles nous conduisent de telles sorte qu'elles s'y défigurent » (F. Ponge). Les mots échangés dans l’approche et la dynamique communautaire sont le matériau de base du travail, fabriquant, accompagnant et transformant le monde commun.

 

11. Homo sum

(en écoutant William Cliff) « Homo sum ; humani nil a me alienum puto » (Terence): Je suis homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étranger. Voici une petite déclaration antique qui promeut un savoir local, expérientiel, intuitif, résonnant à partir des autres et qui incite à l’ouverture, non seulement à toutes les cultures, mais à toutes les formes d’humanité.

 

12. Puissance et émerveillement

(en écoutant Michaël Edward) Minuscule, infime, l’éventualité qui transforme le monde est à première vue sans effet sur le monde. Dès que nous nommons quelque chose, il y a réciprocité de la chose. En écrivant sur la chose, on transforme la chose en question, le mieux selon Mallarmé, c’est de changer l’objet … en lui-même. Le monde est là… se transforme…. Mais l’habitant poétique en disant l’objet, vise le possible du réel de cet objet… il peut le rendre à lui-même en puissance… comme il peut le transformer.

 

Références :

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